La France mise sur les petits reacteurs modulaires (SMR) pour renouveler son parc nucleaire et se positionner a l'export. Le projet Nuward, porte par EDF et le CEA, entre dans une phase decisive avec le lancement en janvier 2026 de la troisieme etape de certification europeenne. Autour de ce fleuron national, un ecosysteme de startups innovantes se developpe. Mais entre promesses technologiques, calendrier serre et competition internationale feroce, le pari des SMR francais est loin d'etre gagne.
Les SMR : une revolution dans le nucleaire ?
Le concept
Les SMR (Small Modular Reactors) sont des reacteurs nucleaires de petite puissance — generalement entre 50 et 300 MW electriques — contre 900 a 1 600 MW pour les reacteurs conventionnels. Leur particularite : ils sont concus pour etre fabriques en usine et assembles sur site, a la maniere de modules standardises. Cette approche industrielle vise a reduire les couts de construction, les delais et les risques financiers qui ont plombe les grands projets nucleaires (EPR de Flamanville, Hinkley Point C).
Les avantages attendus
Les promoteurs des SMR avancent plusieurs atouts :
- Modularite : construction en serie, economies d'echelle, delais reduits
- Surete passive : systemes de refroidissement naturel (convection, gravite) qui fonctionnent sans intervention humaine ni alimentation electrique
- Flexibilite : adaptes aux reseaux electriques de taille moyenne, aux sites industriels (decarbonation de la chaleur) et au remplacement des centrales a charbon
- Couts maitrises : investissement initial reduit par rapport a un grand reacteur, ce qui elargit le cercle des pays et des industriels capables de financer un projet nucleaire
Les limites et critiques
Les sceptiques soulignent que les avantages theoriques des SMR n'ont pas encore ete demontres a l'echelle industrielle. Aucun SMR de conception occidentale n'est en service commercial a ce jour. Les projections de couts sont incertaines, et certains experts estiment que le cout du MWh produit par un SMR pourrait ne pas etre competitif face au solaire et a l'eolien, dont les prix continuent de baisser.
Le seul SMR actuellement operationnel dans le monde est le navire-centrale russe Akademik Lomonosov (70 MW), en service en Arctique depuis 2020. La Chine a raccorde au reseau en 2024 son reacteur HTR-PM, un concept different base sur les reacteurs a haute temperature.
Nuward : le projet phare francais
Le consortium
Nuward est le projet francais de SMR, porte par un consortium d'envergure :
- EDF : pilotage industriel et commercial, via sa filiale Nuward creee en 2023
- CEA : recherche et validation de surete
- TechnicAtome : expertise en propulsion nucleaire navale (sous-marins, porte-avions)
- Naval Group : industrialisation et fabrication
- Framatome et Tractebel : ingenierie, integres au consortium en 2023
Les specifications techniques
Apres une remise a plat du design a la mi-2024, Nuward vise les caracteristiques suivantes :
- Technologie : reacteur a eau pressurisee (REP), troisieme generation
- Puissance : jusqu'a 400 MW electriques
- Surete passive : systemes de refroidissement par convection naturelle, testes au CEA Cadarache
- Cible commerciale : remplacement des centrales a charbon, decarbonation industrielle, alimentation de reseaux de taille moyenne
Financement
L'Etat francais a deja investi 50 millions d'euros dans le projet et a prevu un soutien de 500 millions d'euros supplementaires via le plan France 2030. Ce financement couvre la phase de design, les essais de surete et la preparation de la certification reglementaire.
Le calendrier 2026-2035
Mi-2026 : la decision strategique
Le Comex d'EDF s'est fixe un rendez-vous crucial a la mi-2026 pour confirmer ou ajuster la strategie Nuward. Les decisions porteront sur :
- La validation finale du design
- Les etudes de marche et la selection des pays cibles a l'export
- La recherche de partenaires internationaux pour le cofinancement et le developpement
La certification europeenne : phase 3 lancee
L'Autorite de surete nucleaire et de radioprotection (ASNR) a lance le 21 janvier 2026 la troisieme phase de la revue regulatoire europeenne conjointe (Joint Early Review). Cette evaluation commune, initiee en 2022, vise a faciliter le developpement d'un design standardise a l'echelle europeenne.
Les autorites de surete participantes sont :
- France (ASNR) — chef de file
- Republique tcheque (SUJB)
- Finlande (STUK)
- Pays-Bas (ANVS)
- Pologne (PAA)
- Suede (SSM)
- Belgique (AFCN) — nouveau en phase 3
- Italie (ISIN) — nouveau en phase 3
L'elargissement a la Belgique et a l'Italie temoigne de l'interet croissant pour le projet dans un contexte ou plusieurs pays europeens reconsiderent le nucleaire comme outil de decarbonation.
Mise en service : horizon 2030-2035
Le projet Nuward ne sera pas disponible commercialement avant 2030 au plus tot, et plus vraisemblablement 2035 pour un premier parc en fonctionnement. Le CEA assume ce calendrier : « Le timing est au contraire parfait, car on arrivera juste au moment ou les centrales au charbon arrivent en fin de vie dans de nombreux pays. »
L'ecosysteme francais des SMR
Au-dela de Nuward
La France ne mise pas uniquement sur Nuward. Un veritable ecosysteme de startups dediees aux petits reacteurs modulaires se developpe, soutenu par les grands acteurs du nucleaire francais :
- Jimmy : startup qui developpe un micro-reacteur de 10 MW destine aux sites industriels isoles
- Blue Capsule : concept de reacteur a sels fondus pour la production de chaleur industrielle
- Sparta : reacteur rapide a sodium pour la gestion des dechets nucleaires
- Calogena : specialisee dans la production de chaleur decarbonee par mini-reacteur
Cette diversite technologique — REP, sels fondus, reacteurs rapides — illustre le dynamisme de l'ecosysteme. Mais elle pose aussi la question de la dispersion des moyens dans un contexte de ressources limitees.
Le role du CEA Cadarache
Le centre de recherche du CEA a Cadarache (Bouches-du-Rhone) est le pivot de la strategie SMR francaise. C'est la que sont testes les systemes de surete passive du Nuward, dans des installations experimentales dediees. L'Etat lui demande egalement d'accompagner techniquement les autres projets de SMR francais, en partageant expertise et donnees de surete.
La competition internationale
Les Etats-Unis en pointe
NuScale Power, startup americaine, a obtenu en 2022 la premiere certification de la Nuclear Regulatory Commission (NRC) pour un design de SMR. Mais son projet phare a l'Universite de l'Idaho a ete annule en 2023 pour depassement de couts. Le nouveau projet TerraPower, soutenu par Bill Gates, avance avec un reacteur a sodium.
La Coree du Sud et le Canada
La Coree du Sud developpe le SMART (System-integrated Modular Advanced ReacTor), deja certifie par le regulateur coreeen. Le Canada accueille les projets de plusieurs concepteurs etrangers dans le cadre d'un processus accelere de certification.
La Chine et la Russie
La Chine et la Russie disposent d'une avance operationnelle avec des prototypes en service. La Chine prevoit de deployer plusieurs SMR a l'export d'ici 2030, notamment en Asie du Sud-Est. La Russie propose deja des centrales flottantes (Akademik Lomonosov) et un reacteur terrestre (BREST-300) en cours de construction.
Les enjeux pour la France
Souverainete energetique
Les SMR s'inscrivent dans la strategie francaise de relance du nucleaire, qui prevoit la construction de six EPR2 et le developpement de reacteurs innovants. L'objectif est de maintenir la France au rang de grande puissance nucleaire et de diversifier les technologies disponibles pour la decarbonation.
L'export comme horizon
Le marche mondial des SMR est estime a plusieurs centaines de milliards de dollars d'ici 2050. La France, avec son expertise historique dans le nucleaire civil, vise une part significative de ce marche. Mais la concurrence est feroce et le premier arrive disposera d'un avantage considerable en termes de references et de retour d'experience.
La question des dechets
Les SMR produiront des dechets radioactifs dont la gestion devra s'inscrire dans le cadre existant (entreposage, stockage geologique profond via Cigeo). Certains concepts avances — comme les reacteurs rapides — promettent de reduire le volume et la duree de vie des dechets, mais ces technologies n'ont pas encore fait leurs preuves industrielles.
Ce qu'il faut retenir
Les SMR representent un pari industriel et technologique majeur pour la France. Le projet Nuward d'EDF entre dans une phase critique, avec des decisions strategiques attendues a la mi-2026 et une certification europeenne en cours impliquant huit pays. Autour de ce projet central, un ecosysteme de startups innovantes enrichit l'offre technologique francaise. Mais le chemin vers la commercialisation est encore long, la competition internationale intense et le modele economique non encore demontre. Les prochains mois seront determinants.



