La France dispose du plus fort potentiel européen d'éolien en mer, avec 5 400 kilomètres de côtes métropolitaines. Pourtant, elle accuse un retard considérable sur ses voisins. Fin 2024, seuls trois parcs étaient raccordés au réseau pour une puissance totale de 1 500 MW, quand le Royaume-Uni dépassait les 15 GW et l'Allemagne les 9 GW. L'objectif officiel de 18 GW en 2035, reporté à 2037 par la nouvelle PPE, nécessite de multiplier par dix le rythme actuel de construction. État des lieux d'une filière en phase d'accélération forcée.
L'état des lieux : trois parcs en service#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éolien en mer en France : cap sur les 18 GW en 2035.
Les pionniers#
La France a mis en service ses premiers parcs éoliens en mer avec un retard significatif par rapport à ses engagements initiaux :
- Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) : 480 MW, mis en service en 2022. Premier parc éolien en mer français, il alimente l'équivalent de 700 000 foyers.
- Fécamp (Seine-Maritime) : 500 MW, raccordé en 2023. Premier parc éolien offshore normand, il couvre la consommation domestique de 770 000 personnes.
- Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor) : 496 MW, mis en service en 2023.
Au total : 1 476 MW opérationnels fin 2024, soit environ 1,5 GW. L'année 2024 a marqué un point d'inflexion avec plus de 1 GW de nouvelles capacités raccordées et l'attribution de plusieurs parcs structurants.
En construction ou attribués#
Plusieurs projets sont en phase de construction avancée ou d'attribution :
- Le Tréport (Seine-Maritime) : environ 500 MW
- Courseulles-sur-Mer (Calvados) : environ 450 MW
- Îles d'Yeu et de Noirmoutier (Vendée) : environ 500 MW
- Dunkerque : 600 MW
- Parc éolien flottant du golfe du Lion : premiers pilotes en cours
En comptant les projets attribués mais pas encore construits, la puissance totale engagée atteint environ 5 GW.
L'objectif 2035 : 18 GW repoussé à 2037#
Le Pacte éolien en mer#
En avril 2022, l'État et la filière des énergies marines renouvelables ont signé le Pacte éolien en mer, qui fixe un objectif de 18 GW installés d'ici 2035. Ce pacte prévoit :
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Éolien terrestre France : carte, chiffres et débats.
- Un rythme minimum d'attribution d'appels d'offres de 2 GW par an à partir de 2025
- Des investissements estimés à 40 milliards d'euros sur 15 ans
- Un objectif de contenu local de 50 %
- La création de 20 000 emplois sur le territoire
L'ajustement de la PPE#
Avec plus de deux ans de retard, la troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) a été présentée par le Premier ministre. Si elle confirme l'ambition de 18 GW, elle acte un glissement du calendrier : l'objectif est désormais fixé à 2037, contre 2035 initialement, « afin de mieux intégrer les réalités industrielles, notamment celles liées au raccordement des parcs au réseau électrique ».
Ce décalage de deux ans résulte notamment de l'appel d'offres infructueux pour le projet éolien au large d'Oléron en septembre 2025, qui a révélé les tensions entre objectifs de production, acceptabilité locale et contraintes environnementales.
45 GW en 2050 : la trajectoire de long terme#
L'horizon 2050 prévoit 45 GW minimum d'éolien en mer, ce qui couvrirait plus de 20 % de la consommation électrique nationale. L'éolien en mer deviendrait ainsi la deuxième source de production d'électricité du pays, juste derrière le nucléaire. Le scénario « Futurs énergétiques 2050 » de RTE intègre même des hypothèses allant jusqu'à 62 GW dans les scénarios les plus ambitieux.
Le 10e appel d'offres : 8 à 10 GW en jeu#
La cartographie des zones prioritaires#
En octobre 2024, le gouvernement a publié la cartographie des zones prioritaires de déploiement de l'éolien en mer à horizons 2035 et 2050. Cette carte, élaborée en concertation avec les acteurs maritimes et les collectivités littorales, ouvre la voie au lancement du 10e appel d'offres (AO10), le plus important jamais lancé en France.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Aires marines protégées en France : bilan et efficacité.
Les projets de l'AO10#
L'AO10 porte sur 8 à 10 GW de capacité nouvelle, avec une attribution prévue à l'automne 2026. Il comprend :
| Zone | Type | Puissance estimée |
|---|---|---|
| Manche Est - mer du Nord (projet 1) | Posé | ~2 GW |
| Manche Est - mer du Nord (projet 2) | Posé | ~2 GW |
| Bretagne nord-ouest (Nord Atlantique) | Flottant | ~2 GW |
| Golfe de Gascogne (Sud Atlantique) | Flottant | ~1,2 GW |
| Golfe du Lion centre (Méditerranée) | Flottant | ~2 GW |
L'atteinte de l'objectif de 18 GW en 2037 dépend en grande partie du succès de cet appel d'offres. Tout retard dans l'attribution ou la construction impacterait directement la trajectoire nationale.
L'éolien flottant : le tournant technologique#
Pourquoi le flottant change la donne#
L'éolien posé, ancré dans les fonds marins, est limité aux profondeurs inférieures à 50 mètres. L'éolien flottant libère ce verrou en permettant d'installer des turbines dans des eaux de 60 à 300 mètres de profondeur. Pour la France, dont les façades atlantique et méditerranéenne présentent des fonds qui plongent rapidement, cette technologie ouvre des zones inexploitables autrement.
Les projets pilotes français#
La France a lancé plusieurs fermes pilotes d'éolien flottant :
- Groix-Belle-Île (Morbihan) : ferme pilote de 3 éoliennes flottantes
- Leucate (Aude) : premier pilote en Méditerranée
- Golfe du Lion : projets commerciaux à grande échelle prévus dans l'AO10
La technologie est désormais considérée comme mature. Les coûts ont baissé de 40 % en cinq ans et convergent progressivement vers ceux de l'éolien posé, autour de 60 à 80 euros par MWh.
Les défis à relever#
Le raccordement au réseau#
RTE, gestionnaire du réseau de transport d'électricité, doit construire des milliers de kilomètres de câbles sous-marins et terrestres pour raccorder les futurs parcs. Ce chantier d'infrastructure, estimé à plusieurs milliards d'euros, constitue l'un des principaux goulets d'étranglement. Les délais de raccordement, entre 5 et 8 ans entre la décision et la mise en service, expliquent en partie le report de l'objectif de 2035 à 2037.
L'acceptabilité locale#
Chaque projet éolien en mer fait face à des oppositions locales : pêcheurs inquiets pour leurs zones de travail, riverains hostiles à l'impact visuel, associations de protection de l'environnement alertant sur les conséquences pour la faune marine. L'échec de l'appel d'offres d'Oléron illustre la difficulté de concilier les intérêts divergents dans les zones littorales.
La montée en puissance industrielle#
Pour passer de 1,5 GW à 18 GW en une douzaine d'années, le rythme de construction doit être multiplié par dix, voire par trente selon les scénarios de RTE. Cela suppose des investissements massifs dans les ports, les usines de fabrication de composants et la formation de main-d'œuvre qualifiée.
Le port de Saint-Nazaire et le port de Cherbourg ont déjà été équipés pour l'assemblage des éoliennes, mais d'autres investissements portuaires sont nécessaires sur les façades atlantique et méditerranéenne.
La pression économique#
L'inflation des coûts des matières premières (acier, cuivre, composants électroniques) pèse sur la rentabilité des projets. Plusieurs développeurs ont alerté sur le risque de déserts d'offres si les conditions économiques ne s'améliorent pas. Le soutien public, via des mécanismes de complément de rémunération, reste indispensable pour sécuriser les investissements.
La France face à ses voisins européens#
| Pays | Capacité installée (fin 2024) | Objectif 2030 |
|---|---|---|
| Royaume-Uni | ~15 GW | 50 GW |
| Allemagne | ~9 GW | 30 GW |
| Pays-Bas | ~5 GW | 21 GW |
| Danemark | ~3 GW | 12,9 GW |
| France | ~1,5 GW | ~5 GW (estimation) |
Le retard français est considérable, mais la dynamique s'accélère. L'avantage comparatif de la France réside dans la diversité de ses façades maritimes et dans le potentiel de l'éolien flottant, où elle peut se positionner parmi les pionniers mondiaux.
Ce qu'il faut retenir#
L'éolien offshore français entre dans sa phase d'accélération. Avec trois parcs en service, un objectif réajusté à 18 GW en 2037 et un appel d'offres historique de 8 à 10 GW en préparation, la filière se structure. Mais le chemin est encore long : le retard accumulé, les contraintes de raccordement et les résistances locales constituent des obstacles réels. Le succès passera par une montée en puissance industrielle sans précédent et par un soutien politique durable.



