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Pollution des sols en France : l'héritage industriel

Par Philippe D.

9 min de lecture
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Sous les pieds des Français se cache un héritage toxique. Deux siècles d'industrialisation ont laissé dans les sols des métaux lourds, des hydrocarbures, des solvants chlorés et des polluants éternels (PFAS) dont la décontamination prendra des décennies. La base de données BASOL du ministère de la Transition écologique recense 7 364 sites et sols pollués ou potentiellement pollués en 2025. Un chiffre qui ne reflète qu'une fraction de la réalité.

L'inventaire : ce que l'on sait#

BASOL et BASIAS#

La France dispose de deux bases de données complémentaires pour cartographier la pollution des sols :

  • BASOL : recense les sites pollués ou potentiellement pollués appelant une action des pouvoirs publics. 7 364 sites en 2025, dont 2 800 sous surveillance, 1 900 en cours de traitement et 2 600 traités ou en cours de traitement avec restrictions d'usage
  • BASIAS (remplacée par CASIAS depuis 2023) : inventaire historique des anciens sites industriels et activités de service. Plus de 400 000 sites référencés, sans que cela ne préjuge de leur pollution effective

La carte de France des sites BASOL dessine la géographie industrielle du pays : concentration dans les Hauts-de-France (ancienne industrie textile et minière), en Île-de-France (chimie, automobile), dans la vallée du Rhône (chimie lourde, pétrochimie) et en Lorraine (sidérurgie, mines de fer).

Les principaux polluants#

Polluant% des sites BASOLSources principales
Hydrocarbures42 %Stations-service, dépôts pétroliers, usines
Métaux lourds (Pb, Cd, Hg, Cr, As)38 %Fonderies, mines, traitement de surface
Solvants chlorés18 %Dégraissage industriel, pressing
HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques)12 %Cokeries, usines à gaz, goudrons
PFAS3 % (en forte hausse)Industrie chimique, mousses anti-incendie
PCB (polychlorobiphényles)5 %Transformateurs électriques, condensateurs

Les pourcentages dépassent 100 % car de nombreux sites cumulent plusieurs types de contamination.

Les cas emblématiques#

Metaleurop Nord (Noyelles-Godault, Pas-de-Calais)#

L'ancienne fonderie Metaleurop, fermée brutalement en 2003, a laissé un héritage de pollution au plomb et au cadmium sur plus de 800 hectares autour du site. Les taux de plomb dans les sols des jardins privés atteignent jusqu'à 10 000 mg/kg (la valeur de référence pour les jardins est de 300 mg/kg). Vingt ans après la fermeture, les mesures d'imprégnation sanguine de la population riveraine montrent que 15 % des enfants de moins de 6 ans présentent une plombémie supérieure au seuil d'alerte de 25 μg/L.

La dépollution du site industriel lui-même est achevée (décapage des sols, confinement), mais les sols des quartiers résidentiels environnants restent contaminés. Le coût total de la remédiation dépasse 100 millions d'euros, dont une part significative à la charge de l'État (le pollueur ayant été mis en liquidation judiciaire).

La vallée de la chimie (sud de Lyon)#

L'axe industriel le long du Rhône entre Lyon et Givors concentre une cinquantaine d'installations classées. La contamination aux PFAS autour des usines Arkema et Daikin à Pierre-Bénite fait l'objet du plus grand procès civil européen lié à ces substances. Mais les PFAS ne sont qu'un problème parmi d'autres : les sols de la zone sont aussi contaminés aux chlorures de vinyle, au mercure et aux PCB.

Les anciennes mines (Salsigne, Aude)#

L'ancienne mine d'or et d'arsenic de Salsigne, fermée en 2004, est considérée comme le site le plus pollué de France. Les résidus miniers contiennent des concentrations massives d'arsenic (jusqu'à 120 000 mg/kg), de plomb et de cadmium. Malgré un confinement des déchets, les épisodes pluvieux intenses — de plus en plus fréquents avec le changement climatique — provoquent des lessivages qui contaminent les cours d'eau en aval. En octobre 2018, des inondations ont dispersé des sédiments contaminés sur des centaines d'hectares.

Les enjeux sanitaires#

La pollution des sols affecte la santé humaine par trois voies principales :

  • Ingestion : légumes cultivés en sols pollués, enfants portant les mains à la bouche après contact avec la terre
  • Inhalation : envol de poussières contaminées, volatilisation de solvants dans les habitations construites sur des sols pollués (risque vapeur)
  • Eau potable : transfert des polluants vers les nappes phréatiques utilisées pour l'alimentation en eau potable

Santé publique France a lancé plusieurs études épidémiologiques autour des sites les plus contaminés. Les résultats disponibles montrent des excès de certaines pathologies dans les populations riveraines : cancers (poumon, vessie), troubles du développement neurologique chez l'enfant (exposition au plomb), et perturbation endocrinienne (exposition aux PCB et perturbateurs endocriniens).

La dépollution : techniques et coûts#

Les techniques de remédiation#

La dépollution des sols fait appel à un arsenal de techniques, du plus simple au plus sophistiqué :

  • Excavation et traitement hors site : la méthode la plus courante. Le sol contaminé est excavé, transporté et traité en centre spécialisé (incinération, lavage, stabilisation). Efficace mais coûteuse (150 à 500 EUR/tonne) et génératrice de transport
  • Traitement in situ biologique : injection de micro-organismes ou de nutriments pour dégrader les polluants organiques dans le sol en place. Plus lent (mois à années) mais moins invasif. Efficace sur les hydrocarbures et certains solvants
  • Phytoremédiation : utilisation de plantes accumulatrices pour extraire les métaux lourds du sol. Le saule, le peuplier et certaines fougères sont utilisés. Processus très lent (décennies) mais peu coûteux
  • Confinement : isolation du sol contaminé par une barrière imperméable (géomembrane, couche d'argile). Ne supprime pas la pollution mais empêche sa diffusion. Nécessite un suivi permanent
  • Traitement thermique in situ : chauffage du sol pour volatiliser les solvants chlorés. Technique coûteuse mais très efficace pour les contaminations profondes

Les coûts#

Le coût de dépollution varie considérablement selon la nature des polluants, le volume de sol concerné et la technique utilisée :

Type de pollutionCoût moyen de dépollution (EUR/m³ de sol)
Hydrocarbures (excavation)80-200
Métaux lourds (excavation)150-400
Solvants chlorés (in situ)200-600
PFAS (excavation + incinération)300-800
Confinement30-80

Pour un site industriel moyen (1 hectare, 5 mètres de profondeur), la facture se situe entre 500 000 et 5 millions d'euros. Pour les sites majeurs (Metaleurop, Salsigne), les coûts dépassent 100 millions d'euros.

Le cadre réglementaire#

Le principe pollueur-payeur#

Le Code de l'environnement impose au dernier exploitant d'un site industriel la remise en état des sols lors de la cessation d'activité. Mais ce principe se heurte à plusieurs réalités :

  • Disparition du responsable : de nombreux sites pollués datent d'une époque où l'industriel a fait faillite ou n'existe plus. L'ADEME recense 450 sites « orphelins » dont la dépollution incombe à l'État
  • Insuffisance des garanties financières : les provisions constituées par les exploitants pour la remise en état sont souvent insuffisantes. Le cas Metaleurop en est l'illustration la plus cruelle
  • Prescription : la responsabilité du pollueur s'éteint 30 ans après la cessation d'activité (sauf en cas de risque avéré pour la santé)

Le Fonds friches#

Le plan France Relance a créé en 2021 un « Fonds friches » doté de 750 millions d'euros (2021-2026) pour financer la reconversion des friches industrielles, commerciales et administratives. En 2025, plus de 1 500 projets ont été financés, permettant la réhabilitation de 3 500 hectares de friches. Le fonds privilégie les projets combinant dépollution et densification urbaine, évitant ainsi l'artificialisation de terres agricoles ou naturelles.

Les secteurs d'information sur les sols (SIS)#

Depuis 2015, les préfets peuvent délimiter des « secteurs d'information sur les sols » (SIS) autour des anciens sites industriels. Les SIS obligent les aménageurs à réaliser un diagnostic de pollution avant tout changement d'usage (construction de logements, crèches, établissements scolaires). En 2025, plus de 8 000 SIS sont délimités, mais leur mise en œuvre reste inégale selon les départements.

Sols pollués et changement climatique#

Le changement climatique aggrave le risque lié aux sols pollués de plusieurs manières :

  • Les inondations plus fréquentes mobilisent les polluants confinés dans les sols et les dispersent dans l'environnement (cas de Salsigne en 2018)
  • Les sécheresses provoquent des fissures dans les sols argileux, facilitant la migration des polluants vers les nappes phréatiques
  • La montée des températures accélère la volatilisation des solvants chlorés dans les bâtiments construits sur d'anciens sites industriels

Le BRGM recommande d'intégrer les scénarios climatiques dans les évaluations de risque des sites pollués, une évolution qui n'est pas encore systématique.

FAQ#

Comment savoir si mon terrain est pollué ?#

Consultez la base BASOL (georisques.gouv.fr) et les SIS de votre commune sur le Géoportail de l'urbanisme. Si votre terrain est situé sur ou à proximité d'un ancien site industriel référencé dans CASIAS, un diagnostic de sol peut être recommandé. Le coût d'un diagnostic (sondages, analyses) varie de 3 000 à 15 000 euros selon la surface et la complexité.

Peut-on cultiver un potager sur un sol pollué ?#

Cela dépend du type et du niveau de contamination. Pour les métaux lourds (plomb, cadmium), la culture en pleine terre est déconseillée si les concentrations dépassent les valeurs de référence. L'alternative : culture en bacs avec du substrat sain, une solution adoptée par de nombreux jardins partagés en zone urbaine. L'ARS de votre région peut vous orienter vers un diagnostic gratuit ou subventionné.

Qui paie la dépollution quand le pollueur a disparu ?#

L'ADEME prend en charge les sites orphelins via le budget de l'État (environ 30 millions d'euros par an). C'est notoirement insuffisant face au nombre de sites concernés. Pour les friches privées, le propriétaire actuel peut être tenu de contribuer à la dépollution s'il est informé de la pollution au moment de l'achat.

Sources#

  • Ministère de la Transition écologique, « Base de données BASOL — état au 31/12/2024 »
  • BRGM, « Inventaire CASIAS — anciens sites industriels et activités de service », 2025
  • ADEME, « Sites et sols pollués — guide de gestion 2024 »
  • Santé publique France, « Études épidémiologiques autour des sites pollués — synthèse 2024 »
  • BRGM, « Impact du changement climatique sur les sites et sols pollués — note technique », 2024
  • Ministère de la Transition écologique, « Fonds friches — bilan 2021-2025 »
  • Cour des comptes, « La gestion des sites et sols pollués — rapport public annuel 2023 »
PD

Philippe D.

Ingénieur & vulgarisateur technique

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