Zones humides en France : pourquoi elles disparaissent et comment les sauver

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Les zones humides ne font pas rêver. Marais, tourbières, prairies inondables, vasières : ces espaces longtemps considérés comme insalubres ou improductifs ont été systématiquement drainés, remblayés ou urbanisés pendant des décennies. Résultat : la France a perdu 67 % de ses zones humides depuis 1900, selon l'évaluation nationale des milieux humides publiée par le Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) et l'Office français de la biodiversité (OFB). Un effondrement silencieux qui prive le pays d'infrastructures naturelles irremplaçables.

Ce que sont les zones humides et pourquoi elles comptent

La convention de Ramsar (1971) définit les zones humides comme des « étendues de marais, de fagnes, de tourbières ou d'eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, où l'eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre ou salée ». En France, la loi sur l'eau de 1992 complète cette définition par des critères de végétation et de sols hydromorphes.

Les services rendus

Les zones humides figurent parmi les écosystèmes les plus productifs de la planète. Leur valeur économique, estimée par le Commissariat général au développement durable (CGDD) à 2 500 euros par hectare et par an en moyenne pour la France, repose sur des services écosystémiques multiples :

  • Régulation des crues : les zones humides fonctionnent comme des éponges naturelles, absorbant l'excès d'eau en période de crue et la restituant lentement en période d'étiage. Un hectare de zone humide peut stocker entre 8 000 et 15 000 m³ d'eau
  • Épuration de l'eau : les processus biologiques et chimiques qui se produisent dans les sols humides filtrent naturellement les nitrates, les phosphates et certains polluants. Les zones humides du bassin de la Seine éliminent ainsi environ 1 000 tonnes d'azote par an
  • Stockage de carbone : les tourbières, qui couvrent 100 000 hectares en France (0,3 % du territoire), stockent environ 150 millions de tonnes de carbone dans leurs sols organiques, soit l'équivalent de 5 années d'émissions du secteur agricole français
  • Biodiversité : 30 % des espèces végétales remarquables et 50 % des espèces d'oiseaux nicheurs de France dépendent des zones humides. La destruction de ces habitats est un facteur majeur du déclin des espèces menacées

L'inventaire français

La France métropolitaine compte environ 2,4 millions d'hectares de zones humides identifiées, soit 4,4 % du territoire. Les principaux ensembles sont :

Zone humideSuperficieCaractéristiques
Camargue150 000 haPlus grande zone humide de France, delta du Rhône
Brière20 000 ha2e marais de France, Loire-Atlantique
Marais poitevin100 000 haDont 30 000 ha de marais mouillés
Baie du Mont-Saint-Michel25 000 haZone Ramsar, vasières et prés-salés
Tourbières du Jura8 000 haPlus forte concentration de tourbières de France
Landes de Gascogne200 000 haZones humides forestières et lagunes

La France compte 52 sites Ramsar (zones humides d'importance internationale), couvrant 4,2 millions d'hectares, incluant l'outre-mer.

Pourquoi elles disparaissent : un siècle de destruction

La disparition des zones humides françaises n'est pas un accident. C'est le résultat de politiques publiques volontaristes de drainage et de mise en valeur agricole, amplifiées par l'urbanisation et les aménagements hydrauliques.

Le drainage agricole

Entre 1960 et 1990, la politique agricole européenne a encouragé le drainage des terres humides pour augmenter les surfaces cultivables. En France, 1,5 million d'hectares ont été drainés avec le soutien de subventions publiques. Le Marais poitevin a perdu 60 % de ses prairies humides en 40 ans, converties en terres céréalières.

Les primes PAC à l'hectare cultivé ont longtemps favorisé l'assèchement : plus de surface drainée signifiait plus de subventions. Ce mécanisme pervers a été partiellement corrigé dans la PAC 2014-2020 avec l'introduction des surfaces d'intérêt écologique, mais les dégâts historiques sont irréversibles à court terme.

L'urbanisation

L'artificialisation des sols consomme environ 20 000 hectares par an en France, dont une part significative de zones humides. Les plaines alluviales, naturellement inondables, sont aussi les zones les plus convoitées pour l'urbanisation : terrains plats, proximité de l'eau et des réseaux de transport. L'exemple de l'agglomération de Bordeaux est emblématique : la métropole s'est étendue sur d'anciennes zones humides de la Garonne, augmentant sa vulnérabilité aux inondations.

La loi Climat et Résilience de 2021 fixe l'objectif de « zéro artificialisation nette » d'ici 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié du rythme d'artificialisation d'ici 2031. Mais les décrets d'application tardent et les collectivités peinent à intégrer cet objectif dans leurs documents d'urbanisme.

Les aménagements hydrauliques

Les barrages, les canaux de navigation et les recalibrages de cours d'eau ont profondément modifié le fonctionnement hydrologique des zones humides. En déconnectant les rivières de leurs plaines d'inondation, ces aménagements ont privé les zones humides de leurs apports en eau et en sédiments.

Le Rhône, par exemple, a perdu 80 % de ses annexes hydrauliques (bras morts, lônes, marais alluviaux) depuis le XIXe siècle, selon l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse.

Ce qui est fait pour les protéger et les restaurer

La prise de conscience de la valeur des zones humides s'est traduite par une succession de dispositifs réglementaires et de programmes de restauration, dont l'efficacité reste cependant inégale.

Le cadre réglementaire

La destruction de zones humides est en théorie interdite par la loi sur l'eau (1992, modifiée en 2006). Toute atteinte à une zone humide de plus de 1 000 m² est soumise à déclaration, et de plus de 1 hectare à autorisation préfectorale. Le principe « éviter-réduire-compenser » (ERC) s'applique, imposant la compensation de toute zone humide détruite à hauteur de 150 % minimum de la surface impactée.

Mais le système ERC souffre de faiblesses documentées par le CNRS :

  • La compensation crée rarement des milieux équivalents en qualité écologique
  • Le suivi post-travaux est insuffisant (seulement 30 % des mesures compensatoires sont contrôlées)
  • Les délais entre destruction et compensation créent des pertes nettes de fonctionnalité

Le Plan national milieux humides

Le 4e Plan national milieux humides (2022-2026), piloté par le ministère de la Transition écologique et l'OFB, vise à « inverser la tendance » avec trois priorités :

  1. Connaissance : compléter la cartographie nationale des zones humides (actuellement incomplète, estimée à 60-70 % de couverture)
  2. Protection : renforcer la protection réglementaire des zones humides les plus menacées, notamment en outre-mer
  3. Restauration : restaurer 50 000 hectares de zones humides dégradées d'ici 2026, notamment par la remise en eau de zones drainées et la reconnexion des annexes fluviales

Le budget alloué s'élève à 150 millions d'euros sur la période, financés par les Agences de l'eau (70 %), le Fonds vert (20 %) et l'OFB (10 %).

Des projets de restauration exemplaires

Plusieurs projets de grande envergure montrent que la restauration est possible et efficace :

  • Marais de Brouage (Charente-Maritime) : 800 hectares remis en eau entre 2018 et 2024, avec un retour documenté de 45 espèces d'oiseaux limicoles en 3 ans
  • Plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône) : restauration de 350 hectares de coussouls après dépollution industrielle, premiers résultats positifs sur la faune steppique
  • Tourbière de Frasne (Jura) : programme de réhydratation de 200 hectares de tourbières, avec mesure du carbone re-séquestré par les sphaignes

Le lien avec le changement climatique

Les zones humides jouent un rôle ambivalent face au réchauffement. En bon état, elles sont des alliées : stockage de carbone, régulation du cycle de l'eau, atténuation des températures locales. Dégradées ou asséchées, elles deviennent des sources d'émissions : les tourbières drainées libèrent du CO2 et du méthane, contribuant au réchauffement qu'elles devraient atténuer.

L'INRAE estime que les tourbières françaises dégradées émettent entre 3 et 5 millions de tonnes de CO2 équivalent par an. Restaurer ces milieux aurait un double bénéfice : stopper les émissions et relancer la séquestration.

Le bilan de la sobriété énergétique montre que la France cherche à réduire ses émissions par tous les moyens. La restauration des zones humides est un levier sous-exploité, peu coûteux comparé aux solutions technologiques.

FAQ

Peut-on recréer une zone humide détruite ?

Partiellement. On peut restaurer les conditions hydrologiques (remonter le niveau d'eau, boucher les drains), mais la biodiversité et les fonctions écologiques mettent des décennies, voire des siècles, à se reconstituer pleinement. Une tourbière mature met entre 1 000 et 5 000 ans à se former. C'est pourquoi la protection des zones humides existantes est toujours préférable à la restauration.

Les zones humides génèrent-elles des moustiques ?

Les zones humides en bon état hébergent des prédateurs naturels des moustiques (libellules, poissons, chauves-souris) qui régulent les populations. Ce sont les zones dégradées, avec de l'eau stagnante sans écosystème fonctionnel, qui favorisent la prolifération. La lutte anti-moustiques est compatible avec la protection des zones humides, à condition d'utiliser des méthodes ciblées (larvicide Bti) plutôt que des traitements chimiques à large spectre.

Comment savoir si un terrain est une zone humide ?

Deux critères réglementaires : la présence de sols hydromorphes (traces d'engorgement prolongé, identifiables par sondage pédologique) et la présence d'une végétation hydrophile (roseaux, joncs, saules, sphaignes). La cartographie nationale des zones humides est consultable sur le Géoportail de l'OFB. En cas de doute, un bureau d'études spécialisé en écologie peut réaliser un diagnostic.

Sources

  • OFB et MNHN, « Évaluation nationale des milieux humides — état des lieux 2024 », rapport, 2024
  • CGDD, « Évaluation économique des services rendus par les zones humides », étude, 2023
  • Convention de Ramsar, « Global Wetland Outlook 2021 — Special Edition »
  • Ministère de la Transition écologique, « 4e Plan national milieux humides 2022-2026 », 2022
  • CNRS, « Efficacité de la compensation écologique pour les zones humides en France », publication, 2024
  • INRAE, « Tourbières et changement climatique — bilan carbone et enjeux de restauration », 2023
  • Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse, « Les zones humides du bassin RMC — bilan et perspectives », 2024
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