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Traité mondial contre la pollution plastique : où en sont les négociations ?

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Traité mondial contre la pollution plastique : où en sont les négociations ?

Depuis 2022, les Nations unies tentent de forger un accord international juridiquement contraignant pour mettre fin à la pollution plastique. Quatre années de discussions, cinq sessions de négociations, des centaines de délégations — et toujours pas de traité. L'humanité produit désormais plus de 460 millions de tonnes de plastique par an, dont la moitié finit en déchet après un usage unique. Chaque minute, 15 tonnes de plastique rejoignent les océans. Le problème est documenté, chiffré, visible à l'œil nu. Mais la réponse politique, elle, se fait attendre.

Retour sur un processus diplomatique qui cristallise les tensions entre ambition environnementale et intérêts industriels — et qui, début 2026, n'a toujours pas abouti.

La genèse du traité : de Nairobi à Busan

Une résolution historique en 2022

Tout commence le 2 mars 2022, lors de la cinquième session de l'Assemblée des Nations unies pour l'environnement (UNEA-5.2) à Nairobi, au Kenya. Les 175 États membres adoptent la résolution 5/14, qui mandate la création d'un Comité intergouvernemental de négociation (CIN) chargé d'élaborer un instrument international juridiquement contraignant sur la pollution plastique, couvrant l'ensemble du cycle de vie du matériau — de la production à l'élimination.

L'ambition est claire : ne pas se contenter de gérer les déchets en aval, mais agir aussi sur la production en amont. C'est la première fois qu'un mandat onusien vise explicitement le cycle de vie complet du plastique. L'objectif initial est d'aboutir à un texte final avant fin 2024.

Quatre sessions préparatoires

Entre 2022 et 2024, quatre sessions de négociation se succèdent — en Uruguay (CIN-1), en France (CIN-2), au Kenya (CIN-3) et au Canada (CIN-4). Chaque session permet d'affiner le texte de travail, mais révèle aussi des lignes de fracture profondes entre les délégations. Deux visions du traité s'opposent : celle d'un accord ambitieux couvrant la production, les substances chimiques préoccupantes et le recyclage ; et celle d'un texte centré uniquement sur la gestion des déchets, sans contrainte sur les volumes produits.

Busan : l'échec de la CIN-5.1

La cinquième et théoriquement dernière session (CIN-5.1) se tient à Busan, en Corée du Sud, du 25 novembre au 1er décembre 2024. Les attentes sont immenses : 175 pays sont représentés, les ONG se mobilisent, la presse mondiale couvre l'événement. Mais après une semaine de négociations marathon, le constat tombe : aucun consensus n'est trouvé. Les délégations se séparent sans texte final.

Les négociations achoppent sur quatre points principaux, identifiés par France Info : la réduction de la production de plastique vierge, l'interdiction de certains polymères et additifs chimiques, le financement du traité (qui paie et combien), et les mécanismes de contrôle et de conformité. Sur chacun de ces sujets, les positions restent irréconciliables.

Les deux camps : haute ambition contre Like-Minded Group

La Coalition de haute ambition

Face à l'urgence, plus d'une centaine de pays se regroupent au sein de la "Coalition de haute ambition pour le plastique". Cette alliance, co-présidée par la Norvège et le Rwanda, et dont la France est membre actif, plaide pour un traité ambitieux comportant des objectifs juridiquement contraignants de réduction de la production et de la consommation de plastique vierge.

La coalition défend aussi l'interdiction progressive de certains polymères et additifs chimiques jugés dangereux pour la santé humaine et l'environnement, ainsi que des obligations de transparence pour les entreprises productrices. Pour ces pays, un traité limité à la gestion des déchets serait un échec — l'équivalent d'éponger le sol sans fermer le robinet.

Le Like-Minded Group

En face, un bloc plus restreint mais puissant — le "Like-Minded Group" — rassemble des pays producteurs de pétrole et de plastique, dont l'Arabie saoudite, la Russie, l'Iran et plusieurs États du Golfe. Ces pays s'opposent fermement à toute limitation de la production de plastique vierge, arguant que le problème n'est pas la matière mais sa gestion en fin de vie.

Le Like-Minded Group défend un traité centré sur le recyclage, la collecte des déchets et l'économie circulaire — sans toucher aux volumes de production. Leur position n'est pas surprenante : le plastique est un dérivé pétrochimique, et toute réduction de la production de polymères vierges affecte directement la demande en hydrocarbures. Selon l'OCDE, la production de plastique pourrait tripler d'ici 2060 si aucune mesure n'est prise — un scénario que les pays producteurs ne souhaitent pas contrarier.

Un mécanisme de blocage structurel

Le processus de négociation onusien fonctionne par consensus, ce qui donne un pouvoir de blocage disproportionné aux minorités résolues. À Busan comme à Genève, une poignée de délégations a suffi à empêcher l'adoption d'un texte que plus de cent pays étaient prêts à signer. Ce mécanisme, conçu pour garantir l'inclusivité, devient dans les faits un outil d'obstruction.

L'Appel de Nice : 97 pays relancent la dynamique

La 3e Conférence des Nations unies sur l'océan

En juin 2025, la France et le Costa Rica co-organisent à Nice la troisième Conférence des Nations unies sur l'océan (UNOC-3). L'événement réunit gouvernements, scientifiques, ONG et acteurs privés autour de la protection des milieux marins. La pollution plastique figure en bonne place à l'agenda.

À cette occasion, la France lance l'Appel de Nice pour un traité ambitieux sur les plastiques. Le document, porté par la ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher, réaffirme la nécessité d'un accord couvrant l'ensemble du cycle de vie des plastiques, incluant un objectif global de réduction de la production et de la consommation de polymères primaires.

97 signataires

L'Appel de Nice recueille la signature de 97 États — un signal politique fort à quelques semaines de la reprise des négociations à Genève. Il ne s'agit pas d'un texte juridiquement contraignant, mais d'une déclaration d'intention qui confirme l'existence d'une large majorité en faveur d'un traité ambitieux.

Le ministère de la Transition écologique souligne que cette adhésion massive "envoie un message clair : la communauté internationale n'accepte pas le statu quo sur la pollution plastique". Le PNUE (Programme des Nations unies pour l'environnement) salue l'initiative, sa directrice exécutive Inger Andersen rappelant que "nous ne sortirons pas de la crise du plastique par le seul recyclage : il faut une transformation systémique".

Genève, août 2025 : la CIN-5.2 et un nouvel échec

Dix jours de négociations intenses

Les négociations reprennent du 5 au 14 août 2025 à Genève, en Suisse. La France s'y rend avec une position renforcée par l'Appel de Nice et le soutien de la Coalition de haute ambition. L'objectif affiché : conclure le texte du traité.

Le PNUE publie en amont de la session un rapport alarmant : sans accord international, la quantité de déchets plastiques entrant dans les écosystèmes aquatiques pourrait atteindre 23 à 37 millions de tonnes par an d'ici 2040, contre 9 à 14 millions en 2016. Les microplastiques contaminent déjà l'intégralité de la chaîne alimentaire — du plancton au sang humain.

L'ajournement sans consensus

Après dix jours de discussions, les pourparlers sont ajournés le 15 août sans qu'un consensus ait été trouvé. Le PNUE publie un communiqué de presse constatant l'échec : "Les pourparlers sur le traité mondial contre la pollution plastique ajournés sans consensus". Les mêmes points de blocage persistent — production en amont, substances chimiques, financement.

La frustration est palpable dans les délégations de la Coalition de haute ambition. Plusieurs pays évoquent ouvertement la possibilité de conclure un accord entre pays volontaires si le consensus onusien reste impossible — une option juridiquement complexe mais politiquement significative.

INC-5.3, février 2026 : un nouveau départ ?

Session extraordinaire du 7 février

Le 7 février 2026, une session extraordinaire d'une journée se tient à Genève — non pas pour négocier le fond du traité, mais pour des questions d'organisation. Le Comité intergouvernemental de négociation élit l'Ambassadeur Julio Cordano du Chili comme nouveau président du CIN, en remplacement du péruvien Gustavo Meza-Cuadra.

Le profil de Julio Cordano

Le choix de Julio Cordano n'est pas anodin. Diplomate chilien chevronné, il est reconnu pour ses compétences en négociation multilatérale et sa connaissance des enjeux environnementaux. Le Chili, pays membre de la Coalition de haute ambition, a pris des positions fortes sur la réduction de la production de plastique. L'élection de Cordano est perçue comme un signal positif par les ONG et les pays favorables à un traité ambitieux.

Prochaine session : date à confirmer

Aucune date n'a encore été officiellement fixée pour la prochaine session plénière de négociation. Le PNUE indique que le nouveau président travaille à l'organisation d'une reprise des discussions dans les mois à venir. L'enjeu est double : maintenir la pression politique et trouver un format de négociation qui permette de dépasser le blocage du consensus.

Les chiffres qui justifient l'urgence

Production et déchets

Les données compilées par le PNUE et l'OCDE dressent un constat sans appel :

  • 460 millions de tonnes de plastique produites par an dans le monde (2019), en hausse constante
  • 399 millions de tonnes de déchets plastiques générés annuellement
  • Moins de 10 % du plastique produit est effectivement recyclé
  • 22 % sont mal gérés (décharges sauvages, brûlage à l'air libre, rejet dans l'environnement)

Pollution marine

  • 19 à 23 millions de tonnes de déchets plastiques se déversent chaque année dans les écosystèmes aquatiques (rivières, lacs, océans)
  • 15 tonnes par minute de plastique rejoignent les océans
  • 5 000 milliards de fragments plastiques flottent à la surface des océans
  • Les microplastiques ont été détectés dans le sang humain, le lait maternel, le placenta et l'air que nous respirons

Projections

Sans action internationale coordonnée, l'OCDE estime que la production de plastique pourrait tripler d'ici 2060, atteignant plus de 1 200 millions de tonnes par an. La pollution plastique des océans augmenterait proportionnellement, mettant en péril les écosystèmes marins, la pêche et la santé humaine.

Ce que contiendrait un traité ambitieux

Le texte de travail du CIN, dans sa version la plus ambitieuse soutenue par la Coalition de haute ambition, comporterait plusieurs piliers :

Réduction de la production

Des objectifs chiffrés et contraignants de réduction de la production de polymères plastiques primaires (vierges), avec un calendrier progressif. C'est le point le plus controversé du traité et celui sur lequel le Like-Minded Group refuse de céder.

Substances chimiques préoccupantes

L'interdiction ou la restriction de certains additifs chimiques utilisés dans la fabrication des plastiques — retardateurs de flamme, phtalates, bisphénols, PFAS — dont la toxicité pour la santé humaine est documentée. La liste des substances ciblées fait l'objet de négociations âpres.

Conception pour le recyclage

Des normes mondiales de conception des produits plastiques facilitant leur recyclage en fin de vie : standardisation des polymères, élimination des plastiques multicouches non recyclables, marquage obligatoire. Un tel cadre renforcerait les dispositifs nationaux comme la consigne des bouteilles plastique en France.

Financement

Un mécanisme financier pour aider les pays en développement à mettre en œuvre le traité — infrastructure de collecte, capacités de recyclage, reconversion industrielle. Le montant et les contributeurs restent à définir.

Mécanismes de conformité

Un système de vérification et de sanction pour s'assurer que les États respectent leurs engagements — rapports périodiques, évaluations indépendantes, mesures correctives.

La France et l'Union européenne en pointe

La position française

La France se positionne comme l'un des leaders mondiaux de la négociation. L'Appel de Nice, l'accueil de la CIN-2 en 2023 et l'engagement constant de la diplomatie française témoignent d'une volonté politique forte. La France défend un traité couvrant tout le cycle de vie, incluant des objectifs de réduction de la production et des interdictions de substances chimiques.

La position européenne

L'Union européenne, dans son ensemble, soutient la Coalition de haute ambition. La Commission européenne a adopté en 2024 une stratégie pour les plastiques dans l'économie circulaire et défend des objectifs contraignants de recyclage et de réduction des plastiques à usage unique. L'UE a aussi renforcé sa propre réglementation avec la directive SUP (Single-Use Plastics) et le règlement sur les emballages.

Les limites européennes

Toutefois, au sein même de l'UE, des divergences existent. L'industrie chimique européenne — puissante en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas — exerce un lobbying intense pour limiter la portée du traité. PlasticsEurope, le principal lobby du secteur, plaide pour un accord axé sur l'économie circulaire plutôt que sur la réduction de la production.

Perspectives : un traité en 2026 est-il encore possible ?

Les scénarios

Trois scénarios se dessinent pour la suite des négociations :

Scénario 1 — Accord ambitieux : le nouveau président Julio Cordano parvient à relancer les négociations et à trouver un compromis acceptable pour la Coalition de haute ambition et une partie du Like-Minded Group. C'est le scénario espéré par le PNUE et les ONG, mais il suppose des concessions significatives des pays producteurs de pétrole.

Scénario 2 — Accord a minima : les négociations aboutissent à un texte édulcoré, centré sur la gestion des déchets et le recyclage, sans contrainte sur la production. Un tel accord serait juridiquement contraignant mais environnementalement insuffisant — un traité de façade.

Scénario 3 — Accord plurilatéral : face au blocage du consensus, les pays de la Coalition de haute ambition concluent un accord entre eux, en dehors du cadre onusien. Ce scénario, juridiquement possible mais diplomatiquement risqué, permettrait d'avancer sans attendre l'unanimité.

Les pressions qui s'intensifient

Plusieurs facteurs pourraient accélérer le processus. La multiplication des études scientifiques sur les microplastiques dans le corps humain crée une pression sanitaire croissante. Notre bilan environnement 2025 classe la pollution plastique parmi les faits marquants de l'année. Les coûts économiques de la pollution plastique — estimés par le PNUE entre 300 et 600 milliards de dollars par an pour les écosystèmes marins — rendent l'inaction de plus en plus coûteuse. Et l'opinion publique, sensibilisée par les images de tortues étranglées et d'îles de déchets, exerce une pression électorale dans de nombreux pays.

Le traité mondial contre la pollution plastique reste l'un des chantiers diplomatiques environnementaux les plus importants de cette décennie. L'élection de Julio Cordano à la présidence du CIN offre un nouveau souffle. Mais la question fondamentale demeure : peut-on réduire la pollution plastique sans toucher à la production ? La science dit non. La diplomatie hésite encore.

Sources


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