Les journaux métropolitains en ont peu parlé, préoccupés par d'autres urgences. Pourtant, entre juillet et septembre 2025, les côtes de Martinique et de Guadeloupe ont subi une invasion de sargasses d'une ampleur que les services de l'État classent désormais comme la troisième plus importante depuis l'apparition du phénomène en 2011. Quatre mille cinq cents tonnes de sargasses collectées en trois mois sur les seules communes de Martinique ayant activé leur plan d'urgence. Des plages fermées, des hôtels vides, des pêcheurs à quai et des habitants contraints de porter des masques à l'extérieur de chez eux. L'été 2025 a confirmé que les sargasses ne sont plus une anomalie ponctuelle mais une réalité structurelle pour les Antilles françaises.
Ce que dit la science sur la crise de 2025#
L'explosion des échouages de 2025 a une cause météorologique identifiée : une phase négative de l'oscillation nord-atlantique (NAO, North Atlantic Oscillation) particulièrement marquée entre janvier et avril 2025. La NAO est un système de pression atmosphérique qui régit les vents dominants sur l'Atlantique Nord. En phase négative, les alizés s'affaiblissent sur l'Atlantique tropical, les eaux de surface se réchauffent davantage et les courants marins qui transportent les sargasses depuis le Grand Banc des Sargasses (au large des Bermudes) vers les Caraïbes sont amplifiés.
Des chercheurs de l'université des Antilles et de l'IRD (Institut de recherche pour le développement) ont publié en octobre 2025 une analyse montrant la corrélation entre les indices NAO négatifs des mois précédents et les pics d'échouage observés. Selon cette modélisation, les années 2011, 2018 et 2022 (les deux pires crises précédentes) correspondent également à des phases NAO négatives prolongées. Ce n'est pas une coïncidence : c'est un mécanisme physique documenté.
Mais la NAO seule n'explique pas tout. Le réchauffement des eaux de l'Atlantique tropical, accentué par le changement climatique, fertilise les sargasses en augmentant la disponibilité en nutriments (notamment en phosphore, issu des rejets agricoles des grands fleuves africains comme le Congo et le Niger). Les sargasses se multiplient plus vite dans des eaux plus chaudes et plus riches en éléments nutritifs. Les scientifiques de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) estiment que la biomasse totale de sargasses dans l'Atlantique tropical a été multipliée par 4 à 5 depuis les années 2000, indépendamment des variations de courant.
Les chiffres derrière le désastre de l'été#
Pour comprendre l'ampleur de la crise, quelques repères concrets. La collecte des sargasses en Martinique en 2025 a mobilisé 47 communes sur 34 intercommunalités, un chiffre record. Les équipes de ramassage des services de l'État (ONF, collectivité territoriale de Martinique, renforts de la sécurité civile) ont travaillé 7 jours sur 7 sur les plages les plus touchées : les communes du Nord-Atlantique (Trinité, Sainte-Marie, Le Robert) et une partie du Nord-Caraïbe ont été particulièrement exposées.
Le coût économique est difficile à chiffrer précisément, mais les estimations convergent autour de 80 à 120 millions d'euros de pertes pour le seul secteur touristique martiniquais en 2025. Les annulations de réservations ont débuté dès mars, soit trois mois avant le pic des échouages, signe que la réputation des plages antillaises souffre durablement. Le Comité martiniquais du tourisme a enregistré une baisse de 18 % des nuitées sur la période juillet-octobre 2025 par rapport à 2024.
La Guadeloupe a été moins touchée en 2025, pour des raisons que les scientifiques attribuent à la configuration géographique de l'archipel (la forme en aile de papillon crée des effets d'abri sur certaines côtes) et à des courants locaux légèrement différents. Mais la Grande-Terre et Marie-Galante ont néanmoins subi des échouages significatifs en août-septembre. Le contraste Martinique/Guadeloupe est réel cette année, mais ne préjuge pas de la situation des années à venir.
Le H2S : un danger de santé publique mal documenté#
Les sargasses fraîches échouées ne posent pas de problème de santé majeur. Le problème vient de leur décomposition : en se putréfiant sur les plages et dans les eaux côtières, elles libèrent du sulfure d'hydrogène (H2S), un gaz au seuil d'odeur détectable très bas (on le perçoit dès 0,5 microgrammes par litre d'air), mais dont les effets sur la santé commencent à se manifester à des concentrations bien inférieures aux seuils réglementaires actuels.
Les associations de riverains des zones touchées dénoncent depuis plusieurs années une sous-évaluation des impacts sanitaires. Une étude épidémiologique conduite par Santé Publique France en 2024, portant sur les données de consultations médicales aux urgences de Fort-de-France entre 2018 et 2023, a montré une corrélation significative entre les pics d'échouage et les consultations pour troubles respiratoires, maux de tête et irritations oculaires. Mais les seuils d'alerte officiels restent peu contraignants, et la surveillance en temps réel des concentrations de H2S n'est pas encore généralisée à l'ensemble des communes exposées.
La question des impacts sur les travailleurs exposés (pêcheurs, collecteurs de sargasses, personnels des établissements de soins côtiers) reste encore insuffisamment documentée. Des syndicats martiniquais ont interpellé les autorités sanitaires en 2025 sur ce point, sans obtenir d'engagement ferme sur une étude de cohorte de long terme. C'est un angle mort qui rejoint les préoccupations plus larges sur la disparition des zones humides côtières et leur rôle tampon face aux pollutions marines.
Ce qui distingue Martinique et Guadeloupe dans leur réponse#
Au-delà de l'exposition géographique différenciée, les deux territoires ont développé des approches de gestion assez différentes. La Martinique a choisi d'investir dans des équipements de collecte en mer (barres flottantes, bateaux aspirateurs) pour intercepter les sargasses avant qu'elles n'atteignent les plages. Ce dispositif, coûteux (environ 15 millions d'euros d'investissement sur la période 2022-2025), est efficace sur les plages dotées de structures portuaires adaptées, mais reste inopérant sur les côtes à faible profondeur ou battues par la houle.
La Guadeloupe a davantage misé sur la valorisation des sargasses collectées. L'archipel dispose depuis 2023 d'une unité pilote de compostage des sargasses à Capesterre-Belle-Eau, en partenariat avec l'INRAE. Les sargasses préalablement dessalées (pour éliminer l'arsenic inorganique naturellement présent en forte concentration) sont incorporées dans des composts agricoles. La filière est encore embryonnaire en volume, mais elle a l'avantage de transformer un problème en ressource, logique cohérente avec la dynamique des négociations sur la pollution plastique et les déchets marins.
Prévisions 2026 : l'incertitude comme seule certitude#
Les modèles océano-atmosphériques de l'université de Floride (qui maintient le seul observatoire mondial dédié aux sargasses, le Sargassum Monitoring System de l'USF) publient leurs prévisions trimestrielles avec une précision croissante, mais des incertitudes importantes demeurent au-delà de 3 mois d'horizon.
Les données de début 2026 indiquent un retour vers une phase NAO neutre à légèrement positive, ce qui devrait atténuer les conditions favorables aux grands échouages. Mais les réserves de biomasse dans le Grand Banc des Sargasses restent à des niveaux historiquement élevés. La prévision pour l'été 2026 est "moyenne à défavorable" selon la terminologie de l'USF : pas de catastrophe prévue comme 2025, mais des échouages significatifs restent attendus, surtout si les alizés faiblissent à nouveau en juin-juillet.
Les rapports annuels du World Economic Forum sur les risques mondiaux classent régulièrement les perturbations des écosystèmes marins côtiers parmi les risques environnementaux en forte progression. Les proliférations d'algues, dont les sargasses, s'inscrivent dans cette catégorie. La convergence entre dérèglements climatiques, pollutions aux nutriments et fragmentation des écosystèmes côtiers est pointée comme facteur aggravant majeur.
Ce qui manque pour changer d'échelle#
La réponse actuelle souffre d'une limite structurelle : elle est réactive et locale, quand le problème est préventif et global. Ramasser des sargasses sur des plages antillaises ne change rien aux dynamiques de production de biomasse dans l'Atlantique tropical. Seule une réduction drastique des apports en nutriments (notamment le phosphore et l'azote issus de l'agriculture et des eaux usées en Afrique de l'Ouest et en Amérique du Sud) pourrait ralentir la croissance de la biomasse à la source. C'est un problème de gouvernance internationale qui dépasse très largement les capacités d'action des collectivités locales ou même de l'État français.
À l'échelle plus immédiate, les besoins sont clairs : une surveillance en temps réel du H2S sur toutes les communes exposées, une indemnisation pérenne des professionnels du tourisme et de la pêche, un plan de valorisation industrielle des sargasses à l'échelle des deux archipels, et une intégration du risque sargasses dans tous les documents d'urbanisme côtiers pour stopper la construction de nouvelles infrastructures touristiques sur les plages les plus exposées. Ces quatre mesures sont connues, documentées et demandées par les élus locaux depuis 2019. Leur mise en œuvre reste, en 2026, encore largement incomplète.



