Santa Marta exporte du charbon. C'est le détail que tout le monde mentionne dans les couloirs diplomatiques sans jamais l'écrire dans les communiqués officiels. La ville portuaire colombienne, sur la côte caraïbe, abrite l'un des terminaux d'exportation de charbon les plus actifs d'Amérique latine. Et c'est précisément là que la Colombie et les Pays-Bas ont choisi d'organiser, les 28 et 29 avril 2026, la première conférence internationale dédiée à la sortie des énergies fossiles.
Le symbole est volontaire. Le président colombien Gustavo Petro, qui a fait de la transition post-fossiles un axe central de sa politique étrangère, a choisi Santa Marta pour dire quelque chose de simple : on sait d'où on part.
L'histoire commence à Belém, en novembre 2025, lors de la COP30. Plus de 80 pays ont exprimé leur soutien à l'élaboration d'une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La présidence brésilienne a tenté d'intégrer cette demande dans le texte final. Elle a échoué. Le bloc des pays producteurs (Arabie saoudite, Russie, Émirats arabes unis) a fait retirer toute mention directe d'un "phase-out" du texte de décision.
C'est dans ce contexte de blocage que la Colombie et les Pays-Bas ont annoncé la conférence de Santa Marta, accompagnée de la "Déclaration de Belém sur la transition juste hors des énergies fossiles", signée par 24 pays. L'idée : puisque le cadre onusien ne permet pas d'avancer sur ce sujet (le consensus donne un droit de veto de fait aux pétro-États), il faut créer un espace parallèle, complémentaire au processus CCNUCC, dédié exclusivement à cette question.
La présidence brésilienne de la COP30 a soutenu publiquement l'initiative. C'est un signal fort : le pays hôte de la COP reconnaît que son propre sommet n'a pas réussi à débloquer le sujet.
Ce que la conférence veut accomplir#
Les organisateurs ont défini trois priorités. La première : identifier les trajectoires juridiques, économiques et sociales crédibles pour une sortie planifiée de l'extraction fossile. Pas une déclaration d'intention. Des trajectoires pays par pays, avec des calendriers et des mécanismes de financement.
La deuxième : créer une plateforme intergouvernementale permanente sur la transition post-fossiles. La Colombie pousse pour que Santa Marta ne soit pas un événement ponctuel mais le point de départ d'un processus institutionnel. Un deuxième sommet, piloté par des États insulaires du Pacifique, est déjà programmé.
La troisième : articuler la sortie des fossiles avec la justice climatique. La "just transition" n'est pas un slogan ici, c'est le cœur du dispositif. Les pays qui dépendent économiquement de l'extraction fossile (Colombie incluse, avec son charbon et son pétrole) ont besoin de mécanismes de compensation et de reconversion économique. Sans ça, leur demander d'arrêter d'extraire revient à leur demander de s'appauvrir.
L'avis consultatif de la CIJ comme levier juridique#
Un élément souvent sous-estimé dans la couverture de cette conférence : l'avis consultatif de la Cour internationale de Justice, rendu en 2025, qui a confirmé que les États ont une obligation juridique de protéger le climat. Cette obligation inclut explicitement la question de la production fossile, des licences d'exploration et des subventions.
Cet avis n'est pas contraignant au sens strict. Mais il crée un cadre juridique international que les pays favorables à la sortie des fossiles peuvent utiliser comme levier dans les négociations. La conférence de Santa Marta s'appuie dessus explicitement.
J'ai lu le texte de l'avis. Il est plus direct que ce à quoi la CIJ nous habitue. La formulation "addressing fossil fuel production, licensing and subsidies" ne laisse pas beaucoup de place à l'interprétation. Reste à voir si les États l'invoquent réellement ou si ça reste un argument de conférence.
Qui sera là, qui ne sera pas là#
Les organisateurs annoncent entre 40 et 80 représentants gouvernementaux de haut niveau. Le président Petro sera présent. Des invitations ont été envoyées au gouverneur de Californie Gavin Newsom et au premier ministre néerlandais Rob Jetten. Plusieurs États insulaires du Pacifique, en première ligne du changement climatique, ont confirmé leur participation.
Qui ne sera pas là : l'Arabie saoudite, la Russie, les Émirats arabes unis. Les États-Unis sous administration Trump ont quitté l'Accord de Paris pour la seconde fois et ne participent à aucune initiative multilatérale sur le climat. La Chine, premier émetteur mondial, n'a pas confirmé de participation.
(Ce qui est frappant dans la liste des participants, c'est le profil. Des pays qui produisent des fossiles mais veulent arrêter, Colombie en tête. Des pays riches qui ont les moyens de financer la transition, Pays-Bas en tête. Et des pays qui vont couler si rien ne change, les îles du Pacifique. C'est une coalition de la vulnérabilité et de la bonne volonté. La question est de savoir si ça suffit face à une coalition de l'inertie qui contrôle les robinets.)
Les limites connues d'avance#
La première limite est structurelle : Santa Marta est une conférence volontaire, hors du cadre onusien. Ses conclusions n'engagent que les pays qui y participent. Et les pays qui y participent sont, pour la plupart, déjà convaincus. Le problème du climat n'est pas de convaincre les convaincus.
La deuxième limite est économique. La Colombie elle-même illustre le dilemme. Petro a promis de ne plus attribuer de nouvelles licences d'exploration pétrolière. Mais le pétrole et le charbon représentent encore environ 50 % des exportations colombiennes. La compagnie pétrolière nationale Ecopetrol reste un pilier budgétaire. Réduire l'extraction sans alternative économique crédible, c'est un suicide fiscal.
La troisième limite est politique. Les COP ont montré que les déclarations en marge des sommets, aussi ambitieuses soient-elles, ne survivent pas toujours au retour à la réalité domestique. La COP30 à Belém s'est terminée sans feuille de route fossile. Le financement climatique reste le point de blocage structurel de toute la diplomatie environnementale.
Pourquoi ça compte quand même#
Santa Marta n'est pas une COP. Elle n'en a ni la portée ni les moyens. Mais elle fait quelque chose qu'aucune COP n'a réussi à faire : mettre la sortie des fossiles comme unique point à l'ordre du jour.
Dans le cadre onusien, le sujet est noyé dans des centaines de sujets concurrents (adaptation, pertes et dommages, carbone bleu, forêts, finance). Les pays producteurs utilisent cette complexité pour enterrer la question. À Santa Marta, il n'y a qu'un sujet. On ne peut pas l'enterrer sous un autre.
Le précédent historique qui vient à l'esprit, c'est le Traité d'Ottawa sur les mines antipersonnel en 1997. Les grandes puissances militaires refusaient d'interdire les mines via les canaux onusiens classiques. Un groupe de pays "volontaires" a lancé un processus parallèle, abouti à un traité, et créé une norme internationale que même les non-signataires ont fini par respecter en partie. Santa Marta tente le même pari sur les fossiles.
C'est un pari. La comparaison a ses limites : les mines antipersonnel ne représentaient pas 80 % du mix énergétique mondial. Mais le mécanisme diplomatique, créer une norme par un groupe de pionniers plutôt que par consensus universel, est le même.
Les résultats de Santa Marta ne changeront pas le mix énergétique mondial du jour au lendemain. Mais si la conférence parvient à installer une plateforme permanente et à produire des trajectoires nationales crédibles, elle aura posé un jalon que les prochaines COP ne pourront pas ignorer.
Sources#
- Fossil Fuel Treaty Initiative - Annonce conférence Santa Marta - Annonce officielle Colombie/Pays-Bas, contexte COP30, Déclaration de Belém
- Climate Change News - New summit in Colombia seeks to revive stalled UN talks - Objectifs, participants attendus, contexte géopolitique
- Carbon Tracker - Charting credible pathways to phase out fossil fuels - Analyse des trajectoires de sortie, implications financières
- Connaissance des Énergies - La Colombie confirme la tenue de la conférence - Contexte français, soutien de 30 pays dont la Belgique
- Bulletin of the Atomic Scientists - COP30 ended without fossil fuel roadmap - Bilan COP30, échec du texte final sur les fossiles, initiatives parallèles
- Down to Earth - Colombia rallies global coalition for fossil fuel phaseout - Coalition internationale, rôle des États insulaires




Comment on en est arrivé là#