Restauration des tourbières en France : chantiers et premiers résultats

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Les tourbières occupent moins de 1 % du territoire français mais stockent une quantité de carbone équivalente à plusieurs décennies d'émissions agricoles. Depuis des siècles, elles ont été drainées, extraites, asséchées pour l'agriculture ou la sylviculture. Aujourd'hui, la France tente de réparer les dégâts : des programmes de restauration des tourbières sont en cours dans les Hauts-de-France, le Jura, le Massif central, les Vosges et d'autres régions. Les premiers résultats sont encourageants — mais la route reste longue.

Un hectare de tourbière intacte peut stocker jusqu'à dix fois plus de carbone qu'un hectare de forêt. À l'inverse, une tourbière drainée devient une source nette de CO₂ et de méthane. La logique de la restauration est donc aussi climatique qu'écologique.

LIFE Anthropofens : 480 hectares de tourbières alcalines à restaurer

Le programme européen LIFE Anthropofens est l'un des chantiers de restauration les plus ambitieux actuellement en cours dans le nord de la France. Porté par neuf structures des Hauts-de-France et de Wallonie, il vise à restaurer 480 hectares de tourbières alcalines d'ici fin 2025.

Ces tourbières alcalines — ou fens — sont des milieux rares, formés en bordure de cours d'eau ou en zones de décharge de nappes phréatiques. Leur végétation, dominée par des carex, des mousses brunes et des orchidées sauvages, est d'une richesse exceptionnelle. Mais leur dépendance à une hydrologie précise les rend extrêmement vulnérables au drainage.

Le programme associe :

  • Des travaux de neutralisation de fossés de drainage pour restaurer la circulation de l'eau
  • Des suivis naturalistes avant et après intervention (araignées, insectes, végétation)
  • Un travail sur les cladiaies, habitat d'intérêt communautaire présent sur les Marais de Sacy

Un colloque de restitution organisé à l'été 2025 a permis de partager les premiers retours d'expérience avec les gestionnaires d'espaces naturels de la région. Les observations réalisées sur la tourbière de Marchiennes — avant et après restauration — montrent un retour progressif d'espèces indicatrices d'une qualité hydrologique retrouvée.

LIFE Climat Tourbières du Jura : 70 sites sur 7 ans

Dans le massif jurassien, un autre programme d'envergure est en cours : le LIFE Climat Tourbières du Jura, lancé en 2022 pour une durée de sept ans (2022-2029). Il prend la suite d'un premier programme LIFE qui avait déjà permis de restaurer plusieurs centaines d'hectares dans le Doubs et le Jura.

Ce nouveau programme cible 70 sites dégradés, avec deux types d'interventions principales :

  • Neutralisation de fossés de drainage : comblement ou obturation des fossés creusés historiquement pour assécher les tourbières
  • Revitalisation d'anciennes fosses d'extraction : remise en eau de zones où la tourbe avait été prélevée

Le bilan du programme précédent avait montré des résultats positifs sur la biodiversité — retour de la sphaigne (mousse tourbigène), augmentation des populations de libellules, amélioration de la qualité des eaux — et sur la régulation hydrique des bassins versants.

Les techniques de restauration : obstruction, remouillage, reconversion

Restaurer une tourbière drainée depuis des décennies n'est pas un processus naturel. Les gestionnaires doivent intervenir activement pour recréer les conditions hydrologiques nécessaires à la végétation tourbigène.

Les principales techniques employées :

L'obstruction des fossés de drainage consiste à combler ou bloquer les canaux creusés pour drainer la tourbière. Des barrages en tourbe ou en bois sont installés à intervalles réguliers pour retenir l'eau et rehausser la nappe phréatique.

Le remouillage vise à réintroduire de l'eau dans des secteurs asséchés, en détournant des écoulements naturels ou en installant des systèmes de rétention temporaire.

La restauration de la végétation peut nécessiter des introductions de sphaignes — boutures de la mousse clé des tourbières — sur les secteurs les plus dégradés, là où la recolonisation naturelle serait trop lente.

Ces interventions demandent plusieurs années avant de produire des effets visibles. La tourbière est un écosystème qui se forme à raison de quelques millimètres par an. Sa restauration ne se fait pas en une saison.

Le rôle climatique des tourbières : un enjeu de taille nationale

La France comptait plus de 120 000 hectares de tourbières avant 1945. Aujourd'hui, il en subsiste entre 60 000 et 100 000 hectares, dont une large partie sont dégradées. Le Commissariat général au développement durable estime que la restauration de ces milieux pourrait représenter un puits de carbone significatif dans les inventaires nationaux.

La Stratégie nationale bas carbone (SNBC) intègre désormais la restauration des zones humides — dont les tourbières — comme levier d'atténuation climatique. Un puits naturel de carbone restauré coûte bien moins cher qu'une tonne de CO₂ capturée par des technologies industrielles.

Ce sujet est directement lié aux politiques de protection des zones humides en France, dont les tourbières sont l'une des composantes les plus précieuses et les plus menacées.

Des chantiers qui révèlent aussi l'étendue des dégâts

Les programmes LIFE ont un mérite supplémentaire : ils produisent des données précises sur l'état de dégradation des tourbières françaises, un inventaire encore incomplet. On découvre parfois, lors des investigations de terrain, que des sites supposément intacts ont en réalité subi des drainages partiels historiques qui passaient inaperçus sur les cartes.

Ce travail de diagnostic est précieux pour orienter les futures restaurations et établir les priorités. Les tourbières ne sont pas toutes restaurables — certaines ont été trop profondément modifiées pour espérer retrouver leur fonctionnement originel. Mais beaucoup peuvent bénéficier d'une amélioration significative, même sans retour à l'état "naturel".

Pour une vision plus large des enjeux de biodiversité en France, notre article sur le déclin des pollinisateurs en Europe illustre comment la perte de milieux naturels fragilise des équilibres écologiques vitaux.

Conclusion

La restauration des tourbières en France avance, portée par des programmes européens ambitieux et une prise de conscience croissante de leur valeur climatique et écologique. Les résultats des premiers chantiers LIFE sont encourageants : la nature, quand on lui en donne les conditions, sait se reconstruire. Mais l'enjeu est massif — et les moyens disponibles encore très en deçà de ce que l'état de dégradation des tourbières françaises nécessiterait. Le prochain grand test sera la traduction de ces enseignements en politiques publiques capables de changer d'échelle.

Sources

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