Pyrolis S2B : Suez et Pyreg transforment les boues en biochar

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La gestion des boues d'épuration vient de franchir un cap technologique majeur. Suez et la société allemande Pyreg ont annoncé début 2026 le déploiement commercial de Pyrolis S2B, une solution intégrée de pyrocarbonisation qui transforme les boues issues des stations d'épuration en biochar — un amendement agricole à haute valeur ajoutée, exempt de contaminants et capable de stocker du carbone durablement dans les sols.

La pyrolyse des boues d'épuration n'est pas une idée nouvelle. Mais l'intégration dans une seule unité compacte du séchage, de la montée en température et de la valorisation des gaz constitue une avancée concrète pour les exploitants de stations qui cherchent à sortir de la dépendance aux filières d'épandage agricole, de plus en plus contraintes.

Les boues d'épuration : un problème croissant

Chaque année, les stations d'épuration françaises produisent environ 1,1 million de tonnes de matières sèches sous forme de boues. Une partie est épandue sur les terres agricoles, une autre est incinérée ou mise en décharge. Ces deux filières sont sous pression croissante :

  • L'épandage agricole est interdit en périmètre de protection de captage et de plus en plus contesté en raison de la présence de micropolluants — notamment les PFAS, les perturbateurs endocriniens et les microplastiques.
  • L'incinération déplace le problème vers les émissions atmosphériques et les mâchefers.
  • La mise en décharge reste coûteuse et incompatible avec l'objectif de neutralité carbone.

La pyrocarbonisation ouvre une troisième voie : transformer le problème en ressource.

Comment fonctionne Pyrolis S2B

Le procédé Pyrolis S2B combine en une unité compacte deux étapes jusqu'ici séparées.

Séchage à basse énergie

Les boues déshydratées, sortant généralement à environ 25 % de matière sèche, sont d'abord séchées jusqu'à 90 % de matière sèche grâce à un système de séchage thermique basse consommation. Cette étape est cruciale : une teneur en eau élevée dégrade le rendement énergétique du réacteur de pyrolyse.

Pyrocarbonisation à 600 °C

Le matériau sec est ensuite introduit dans le réacteur PYREG, où il est porté à environ 600 °C en atmosphère pauvre en oxygène. En l'absence de combustion complète, la matière organique ne brûle pas : elle se carbonise en produisant un biochar stable, enrichi en carbone et en phosphore. Les gaz de synthèse générés (syngaz) sont recyclés pour alimenter le procédé, réduisant la consommation énergétique externe.

Un biochar décontaminé

Le point décisif est la destruction thermique des contaminants. Les PFAS, les microplastiques, les dioxines et les résidus pharmaceutiques présents dans les boues brutes sont détruits lors de la montée en température. Le biochar produit ne contient pas de polluants organiques persistants, ce qui ouvre la voie à une valorisation agronomique sans les restrictions qui pèsent sur l'épandage de boues brutes.

Le biochar : entre amendement agricole et puits de carbone

Le biochar issu de Pyrolis S2B présente deux caractéristiques agronomiques distinctives.

Apport en phosphore

Les boues d'épuration concentrent le phosphore excrété par les humains. Après pyrolyse, ce phosphore se retrouve dans le biochar sous une forme minérale stable. Dans un contexte de tensions mondiales sur l'approvisionnement en phosphore — une ressource non renouvelable extraite de mines phosphatières concentrées au Maroc, en Chine et aux États-Unis — la récupération du phosphore des boues représente un enjeu stratégique pour l'agriculture européenne.

Structure poreuse bénéfique

La structure microporeuse du biochar améliore la rétention d'eau dans les sols sableux, favorise l'aération dans les sols argileux et stimule l'activité microbienne. Ces effets peuvent réduire les besoins en irrigation et en fertilisants de synthèse sur plusieurs années après l'application.

Stockage carbone certifiable

Contrairement à la matière organique des boues, qui se minéralise en quelques années une fois dans le sol, le carbone contenu dans le biochar est stable sur plusieurs centaines à plusieurs milliers d'années. Cette stabilité en fait un candidat sérieux pour les crédits carbone certifiés, selon les standards European Biochar Certificate (EBC) et International Biochar Initiative (IBI). C'est une source de financement complémentaire pour les exploitants.

L'enjeu des 340 millions de tonnes

Suez chiffre à 340 millions de tonnes par an le volume total d'effluents organiques produits en France — boues d'épuration urbaines, digestats agricoles, déchets agroalimentaires. Pyrolis S2B ne s'adresse pas seulement aux grandes stations urbaines : sa conception modulaire permet un déploiement sur des unités de taille intermédiaire.

La France compte plus de 21 000 stations d'épuration. Seule une fraction dispose aujourd'hui d'une filière de valorisation des boues satisfaisante. Le marché potentiel est donc considérable, en France comme dans le reste de l'Europe où la directive européenne sur les boues d'épuration (révision en cours) devrait renforcer les contraintes sur l'épandage direct.

Un modèle économique à trois entrées

La viabilité économique de Pyrolis S2B repose sur trois sources de revenus simultanées pour l'exploitant :

  1. Tipping fee (coût de traitement évité) : en remplaçant l'incinération ou la mise en décharge, l'exploitant économise sur le coût de traitement actuel des boues.
  2. Vente du biochar : selon sa qualité et sa certification, le biochar peut être valorisé entre 200 et 600 euros la tonne sèche.
  3. Crédits carbone : si le biochar est certifié selon le standard EBC ou similaire, chaque tonne de carbone séquestré peut générer des crédits carbone vendables sur le marché volontaire.

La récupération du syngaz pour alimenter le procédé réduit par ailleurs la consommation d'énergie externe, un critère important dans un contexte de coûts énergétiques élevés.

Contexte réglementaire favorable

La convergence de plusieurs évolutions réglementaires crée un terrain favorable au déploiement de la pyrocarbonisation.

D'abord, la loi sur les PFAS renforce les restrictions sur l'épandage de boues contaminées aux polluants éternels. Les boues issues de secteurs industriels sont particulièrement visées.

Ensuite, la révision de la directive européenne sur les boues d'épuration (91/271/CEE), attendue pour 2026-2027, devrait introduire des limites de concentration pour les micropolluants — ce qui disqualifiera mécaniquement l'épandage direct d'une partie des boues produites aujourd'hui.

Enfin, le marché volontaire du carbone, malgré ses difficultés de crédibilité, se structure autour de standards plus rigoureux pour les puits de carbone permanents. Le biochar est l'une des rares technologies à proposer un stockage carbone vérifiable sur le long terme.

Premiers déploiements et perspectives

Selon les informations publiées par Suez et rapportées par Actu-Environnement, les premiers déploiements de Pyrolis S2B visent des stations d'épuration de capacité comprise entre 50 000 et 500 000 équivalents-habitants. Des projets pilotes sont en cours en France et en Allemagne.

La prochaine étape pour Suez sera de démontrer la fiabilité opérationnelle de la solution sur un cycle complet d'exploitation, d'obtenir les certifications nécessaires pour la valorisation agricole du biochar en France (autorisation de mise sur le marché comme amendement), et de structurer les filières de commercialisation avec les coopératives agricoles.

Les énergies renouvelables et la gestion des déchets sont deux secteurs où la France cherche des solutions d'intégration systémique. La pyrocarbonisation des boues illustre comment des flux de déchets jusqu'ici considérés comme des passifs peuvent devenir des ressources.

Sources

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