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Le puits de carbone terrestre s'effondre : alerte des climatologues

Par Jennifer D.

6 min de lecture
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Le puits de carbone terrestre — cette capacité des forêts, sols et végétation à absorber le CO2 atmosphérique — a subi un effondrement sans précédent en 2023. Selon une étude publiée dans le National Science Review par une équipe internationale de climatologues, l'absorption terrestre de carbone est tombée à 0,44 milliard de tonnes de carbone par an, soit le niveau le plus bas en vingt ans et un cinquième de la moyenne enregistrée entre 2010 et 2022 (2,04 GtC/an).

Ce que les chiffres ne disent pas au premier regard : ce n'est pas un accident conjoncturel. C'est le signal d'une tendance de fond qui remet en question les trajectoires climatiques sur lesquelles reposent les engagements internationaux.

Un effondrement documenté, des causes identifiées#

L'enquête révèle que trois facteurs majeurs ont convergé en 2023 pour provoquer cet effondrement :

Les mégafeux canadiens ont relâché 0,58 milliard de tonnes de carbone dans l'atmosphère. La saison des incendies 2023 au Canada a été la pire jamais enregistrée, avec plus de 18 millions d'hectares brûlés. Des forêts boréales qui, normalement, absorbent du CO₂ sont devenues des sources nettes d'émissions.

La sécheresse amazonienne a causé une perte supplémentaire de 0,31 milliard de tonnes de carbone. Le bassin amazonien, premier puits de carbone tropical au monde, a été frappé par une sécheresse historique liée à un épisode El Niño modéré, aggravée par la déforestation qui fragilise la résilience de la forêt.

La chaleur extrême dans l'hémisphère nord a réduit la photosynthèse des forêts tempérées et boréales. Depuis 2015, les forêts de l'hémisphère nord — qui assurent plus de la moitié de l'absorption mondiale de CO₂ — enregistrent un déclin constant de leur capacité de stockage, atteignant la moitié de leur niveau antérieur en 2023.

Un déséquilibre énergétique record#

Cette dégradation du puits de carbone s'inscrit dans un contexte plus large. Le déséquilibre énergétique terrestre — la différence entre l'énergie reçue du soleil et celle renvoyée vers l'espace — a atteint un niveau record. D'après les données satellitaires, la Terre accumule désormais davantage d'énergie qu'à n'importe quel moment depuis le début des mesures.

Les records de températures enregistrés en 2025 sont une conséquence directe de ce déséquilibre. Plus d'énergie piégée signifie plus de chaleur, plus d'évaporation, plus d'événements extrêmes — et donc plus de stress sur les écosystèmes qui sont censés absorber nos émissions.

Le cercle vicieux est enclenché : le réchauffement affaiblit les puits de carbone, ce qui accélère le réchauffement, ce qui affaiblit encore les puits. Les climatologues appellent ce phénomène une « rétroaction positive » — un terme technique qui, dans ce contexte, n'a rien de positif.

Les implications pour la trajectoire 1,5 °C#

Selon les derniers chiffres du bilan du GIEC, les scénarios de limitation du réchauffement à 1,5 °C comptent sur des puits de carbone naturels fonctionnels. Les modèles climatiques intègrent une absorption terrestre stable, voire croissante, dans leurs projections. Si cette absorption s'effondre durablement, les budgets carbone résiduels fondent à vue d'œil.

D'après les chercheurs, les modèles climatiques pourraient sous-estimer le déclin des puits de carbone. Les données observées en 2023 sont pires que ce que la majorité des modèles prévoyaient pour cette période. Ce décalage entre modèles et observations est préoccupant : il signifie que les trajectoires « réalistes » vers la neutralité carbone sont peut-être plus serrées qu'on ne le pense.

Les engagements pris lors de la COP30 sur le financement climatique devront intégrer cette réalité. Investir dans la réduction des émissions, c'est nécessaire. Mais si les puits naturels ne font plus leur part du travail, les efforts requis sont encore plus considérables.

Permafrost et forêts : les bombes à retardement#

Au-delà de l'année 2023, deux menaces structurelles pèsent sur les puits de carbone :

Le dégel du permafrost libère du méthane et du CO₂ piégés depuis des millénaires. Les régions arctiques se réchauffent trois à quatre fois plus vite que la moyenne mondiale. Les estimations varient, mais le permafrost contient environ 1 500 milliards de tonnes de carbone organique — soit presque le double du carbone présent dans l'atmosphère actuelle.

Le dépérissement forestier s'accélère sous l'effet combiné des sécheresses, des insectes ravageurs et des incendies. Les forêts européennes, longtemps considérées comme des puits fiables, montrent des signes de stress croissant. En France, les épisodes de sécheresse estivale répétés depuis 2018 ont provoqué une mortalité forestière anormale dans le sud et le centre du pays.

Les catastrophes naturelles de 2025 confirment cette accélération. Chaque épisode extrême fragilise les écosystèmes forestiers, réduisant leur capacité future d'absorption. Le capital naturel se dégrade, et contrairement au capital financier, il ne se reconstitue pas en quelques trimestres.

Ce que cela change concrètement#

Pour les décideurs et les citoyens, les implications sont claires :

  • Les stratégies de neutralité carbone qui reposent sur la compensation forestière doivent être réévaluées. Si les forêts absorbent moins, les crédits carbone forestiers valent moins ;
  • La protection des forêts existantes devient plus urgente que la plantation de nouvelles. Un hectare de forêt primaire stocke incomparablement plus de carbone qu'une plantation jeune ;
  • Les émissions doivent baisser plus vite que prévu. Chaque année où les puits de carbone sous-performent, c'est une année de budget carbone perdue ;
  • La trajectoire vers la neutralité carbone en France doit intégrer cette variable. Les SNBC (Stratégies Nationales Bas-Carbone) successives comptent sur une absorption terrestre stable — hypothèse désormais fragile.

L'enquête révèle que nous ne pouvons plus compter sur la nature pour compenser notre inaction. Les puits de carbone ne sont pas une police d'assurance gratuite et illimitée. Ils nous ont offert un sursis pendant des décennies. Ce sursis se réduit. La fenêtre d'action aussi.

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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