Sous la surface de la Méditerranée, il n'y a plus de silence. Les dauphins, baleines et cachalots qui peuplent ce bassin semi-fermé doivent désormais composer avec un fond sonore permanent généré par des milliers de navires marchands, de ferrys et de paquebots de croisière. Cette pollution sonore sous-marine, longtemps ignorée, est aujourd'hui reconnue comme l'une des menaces les plus sérieuses pesant sur les cétacés méditerranéens. Et les données disponibles sont alarmantes.
Environ 40 espèces de mammifères marins vivent dans les eaux méditerranéennes ou y transitent. Toutes sont affectées à des degrés divers par la montée du bruit sous-marin — mais les cétacés, qui dépendent du son pour presque toutes leurs fonctions vitales, en subissent les conséquences les plus graves.
La Méditerranée, mer la plus bruyante d'Europe
La Méditerranée concentre un trafic maritime parmi les plus denses au monde : elle représente environ 20 % du commerce maritime mondial pour seulement 1 % de la surface océanique globale. Les autoroutes maritimes qui relient l'Asie à l'Europe via le canal de Suez traversent son bassin oriental, tandis que les lignes de croisière envahissent ses côtes chaque été.
Le trafic maritime est devenu la principale source de bruit sous-marin, loin devant les travaux de construction offshore ou les sonars militaires. Un cargo moderne en pleine marche produit entre 170 et 190 décibels sous l'eau — un niveau comparable à un jet au décollage entendu à quelques mètres. Les exercices navals avec sonar actif peuvent, eux, atteindre 200 décibels.
Ce bruit ne reste pas localisé : les ondes sonores se propagent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres en milieu marin, créant une nappe sonore permanente qui masque les communications naturelles des animaux.
Les cétacés sont des animaux acoustiques par excellence. Ils utilisent le son pour :
- Se repérer dans l'espace (écholocation chez les dauphins et les cachalots)
- Communiquer entre individus et au sein des groupes familiaux
- Trouver leurs proies à grande distance
- S'accoupler et coordonner les comportements reproducteurs
Quand le bruit ambiant augmente, les cétacés perdent leur capacité à émettre et recevoir ces signaux. Ils doivent soit augmenter le volume de leurs propres émissions — ce qui représente un coût énergétique important — soit déplacer leurs zones de chasse et de repos, souvent vers des habitats moins favorables.
Les impacts sont documentés : réduction du taux de reproduction, désorientation menant à des échouages, abandon de zones d'alimentation historiques. Chez certaines populations de grands dauphins en Méditerranée, les études montrent une corrélation directe entre l'intensité du trafic et la réduction des comportements sociaux observés en surface.
Les sonars militaires, facteur d'échouages collectifs
Au-delà du trafic commercial, les sonars militaires à moyenne fréquence constituent un facteur d'échouages spectaculaires, bien documentés depuis les années 1990. En Méditerranée, plusieurs épisodes d'échouages massifs de baleines à bec ont coïncidé avec des exercices navals de l'OTAN ou des États membres. Les animaux, désorientés par les émissions sonores intenses, remontent en surface trop rapidement et développent des symptômes proches de l'embolie gazeuse.
Ces incidents ont contribué à mettre le sujet sur l'agenda politique européen. La Directive-cadre Stratégie pour le milieu marin (DCSMM) impose désormais aux États membres de surveiller et réduire la pollution sonore dans leurs eaux, avec des obligations de reporting régulier.
Réduire la vitesse : la solution la plus efficace et la moins chère
Les chercheurs et les ONG convergent vers une recommandation simple mais puissante : réduire la vitesse des navires. Baisser de 10 % la vitesse d'un cargo permet de réduire de 40 % son niveau sonore sous-marin, tout en diminuant ses émissions de CO₂ de façon significative.
Une pétition lancée par des associations de protection marine demande aux autorités portuaires méditerranéennes d'instaurer des zones de vitesse réduite sur les corridors de navigation les plus fréquentés, notamment dans le sanctuaire Pelagos — espace protégé franco-italo-monégasque dédié aux mammifères marins.
L'OMI (Organisation maritime internationale) a adopté des lignes directrices volontaires sur le bruit sous-marin en 2023, avec une phase d'acquisition d'expérience qui s'étend jusqu'à la MEPC 85 en 2026. Mais les associations environnementales réclament des mesures contraignantes plutôt que des recommandations.
La réglementation peine à suivre
Malgré la prise de conscience scientifique, la réglementation reste fragmentée. Il n'existe pas à ce jour de standard international obligatoire sur les niveaux sonores des navires commerciaux. Les mesures restent largement volontaires, à la discrétion des armateurs et des États pavillon.
En France, le Plan d'action pour le milieu marin (PAMM) inclut des indicateurs de pollution sonore depuis 2015, mais les moyens de suivi restent limités. Le PELAGOS Sanctuary Agreement, qui couvre une zone de 87 500 km² entre les côtes françaises, italiennes et monégasques, prévoit des mesures de protection des mammifères marins — mais l'application sur les questions sonores reste partielle.
Pour aller plus loin sur la protection des écosystèmes marins, notre article sur le traité international de protection de la haute mer BBNJ détaille les avancées récentes de la gouvernance océanique internationale.
Des solutions technologiques en développement
Plusieurs pistes sont explorées pour réduire à la source le bruit des navires :
- Conception des hélices : des designs moins cavitants produisent significativement moins de bruit
- Systèmes de propulsion hybrides et électriques : réduction du bruit moteur dans les zones sensibles
- Revêtements acoustiques : isolation de la coque pour limiter la transmission vibratoire
- Systèmes de détection : des bouées hydrophones permettent de suivre en temps réel les déplacements des cétacés et d'alerter les navires
Ces technologies existent, mais leur déploiement à grande échelle dépend de la volonté réglementaire et économique des acteurs du secteur maritime.
Conclusion
La pollution sonore sous-marine est une menace silencieuse — invisible pour nous, assourdissante pour les cétacés. La Méditerranée, avec sa géographie fermée et son trafic intense, concentre les effets de cette pollution sur des populations déjà fragilisées. Les solutions existent : réduction de vitesse, normes de conception, zones protégées. Ce qui manque, c'est l'obligation réglementaire de les mettre en œuvre. Les discussions à l'OMI en 2026 constitueront un test décisif pour la volonté politique internationale.
Sources
- IFAW — Explications sur la pollution sonore océanique — Synthèse des impacts sur les mammifères marins
- CNRS Le journal — Les mers ont des oreilles — Recherche scientifique sur l'acoustique sous-marine
- OMI — Bruit des navires — Lignes directrices et réglementation internationale
- France Info — Pétition réduction vitesse navires — Initiative citoyenne pour la protection des cétacés




Comment le bruit détruit les stratégies de survie des cétacés