Le 1er janvier 2026, la France est devenue le premier pays européen à interdire les PFAS dans les cosmétiques, les vêtements et les farts de ski. Six semaines plus tard, le plus grand procès civil jamais intenté en Europe contre ces « polluants éternels » s'ouvre à Lyon. Deux signaux forts qui marquent un tournant, mais qui posent une question : va-t-on assez loin, assez vite ?
Ce que sont réellement les PFAS
Les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) forment une famille de plus de 10 000 composés chimiques synthétiques. Leur particularité : des liaisons carbone-fluor parmi les plus solides de la chimie organique. Cette stabilité moléculaire leur confère des propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur, exploitées depuis les années 1950 dans des milliers d'applications industrielles et de consommation.
Le problème est précisément là. Ces liaisons sont si robustes que les PFAS ne se dégradent quasiment pas dans l'environnement. D'où leur surnom de « polluants éternels » : une fois relâchés, ils s'accumulent dans les sols, les nappes phréatiques, les rivières, et finalement dans les organismes vivants.
Où les trouve-t-on ?
Les PFAS sont partout. Poêles antiadhésives, emballages alimentaires, textiles imperméables, mousses anti-incendie, cosmétiques, dispositifs médicaux, semi-conducteurs. Leur omniprésence rend la décontamination d'autant plus complexe.
La loi du 27 février 2025 : ce qu'elle change concrètement
La loi n° 2025-188 du 27 février 2025, dite « loi PFAS », constitue la première législation française spécifiquement dédiée à ces substances. Portée par le groupe écologiste à l'Assemblée nationale, elle instaure un calendrier d'interdictions progressives.
Interdictions en vigueur depuis le 1er janvier 2026
Depuis le début de l'année, les PFAS sont interdits dans trois catégories de produits vendus en France :
- Cosmétiques : crèmes, maquillage, produits de soin contenant des PFAS ajoutés intentionnellement
- Vêtements et chaussures grand public (hors équipements de protection pour militaires et pompiers)
- Farts pour skis et produits d'entretien des équipements de glisse
Un délai d'écoulement de 12 mois est accordé aux distributeurs pour les stocks fabriqués avant le 1er janvier 2026. Deux décrets d'application, parus les 22 et 28 décembre 2025, précisent les seuils de concentration résiduelle en deçà desquels les produits restent autorisés.
Ce qui reste à venir
Pour le detail des interdictions sectorielles effectives depuis debut 2026, consultez notre article sur l'interdiction des PFAS au 1er janvier 2026. L'interdiction sera étendue au 1er janvier 2030 à l'ensemble des textiles contenant des PFAS (ameublement, linge de maison), à l'exception de certains textiles techniques à usage industriel dont la liste sera fixée par décret. Par ailleurs, le gouvernement doit remettre au Parlement, d'ici fin 2026, un rapport proposant des normes sanitaires actualisées pour les PFAS dans l'eau potable.
L'eau potable : une contamination généralisée au TFA
Les résultats de la campagne nationale de l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire), menée de 2023 à 2025 sur 627 points de distribution représentant 20 % de l'eau distribuée en France, dressent un tableau préoccupant.
Les chiffres clés
Sur 35 PFAS recherchés, 20 ont été détectés dans les eaux brutes et 19 dans l'eau du robinet. Le constat le plus marquant concerne l'acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS dit « ultra-court » jusqu'ici peu surveillé :
- 92 % des échantillons d'eau brute et d'eau du robinet contiennent du TFA
- Concentration médiane dans l'eau distribuée : 780 ng/L
- L'acide trifluorométhanesulfonique (TFMSA), identifié pour la première fois en France, est présent dans 13 % des échantillons
La bonne nouvelle relative : 99,6 % des réseaux analysés respectent les limites réglementaires actuelles. Seuls 31 réseaux sur 8 036 les dépassent, soit 0,4 %. Le taux moyen national de PFAS dans l'eau potable s'établit à 0,024 microgramme par litre en 2024.
Mais ces seuils sont-ils suffisants ? La directive européenne sur l'eau potable impose à la France de surveiller une liste de 20 PFAS dans l'eau distribuée au plus tard le 12 janvier 2026. Plusieurs scientifiques et associations plaident pour un abaissement significatif des valeurs limites.
Pierre-Bénite et la vallée de la chimie : l'épicentre français
La commune de Pierre-Bénite, dans la banlieue sud de Lyon, concentre les enjeux de la pollution aux PFAS en France. Deux usines y sont implantées : Arkema et Daikin Chemical France, qui produisent des polymères fluorés. Ce sont deux des cinq sites de production de PFAS du territoire national.
Des niveaux de contamination records
Les analyses de la DREAL (Direction régionale de l'environnement) révèlent des concentrations dans les sols atteignant 273 992 ng/kg aux abords du site Arkema et 16 054 ng/kg autour de celui de Daikin. La pollution s'étend aux nappes phréatiques, à l'air ambiant et aux productions agricoles locales.
Selon la Tribune de Lyon, près de 5 000 sites sont potentiellement pollués aux PFAS dans la seule métropole de Lyon. Un bilan qui illustre l'urgence d'agir : notre bilan environnement 2025 classe cette contamination parmi les faits marquants de l'annee.
L'étude épidémiologique PERFAO
L'ARS Auvergne-Rhône-Alpes a lancé fin 2025 l'étude PERFAO, qui vise à mesurer les niveaux d'imprégnation aux PFAS des habitants du sud lyonnais par prélèvements sanguins. Les résultats, attendus courant 2026, permettront pour la première fois de quantifier l'exposition réelle de la population vivant à proximité de la vallée de la chimie.
Le procès de Lyon : un précédent européen
Le 2 février 2026, le tribunal judiciaire de Lyon a ouvert ce qui constitue le plus grand procès civil en Europe lié aux PFAS. Quatre associations environnementales et 192 riverains de la plateforme chimique d'Oullins-Pierre-Bénite ont assigné Arkema et Daikin Chemical France pour obtenir réparation.
Les plaignants demandent la reconnaissance du préjudice écologique et l'indemnisation des dommages sanitaires subis. La loi PFAS impose desormais des obligations de surveillance et de reporting aux industriels concernes. L'issue de ce procès pourrait créer un précédent juridique majeur, non seulement en France, mais dans toute l'Union européenne, où plusieurs contentieux similaires sont en préparation (Pays-Bas, Belgique, Italie).
Les PFAS et la santé : que dit la science ?
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), rattaché à l'OMS, a rendu en décembre 2023 deux classifications déterminantes :
- PFOA : classé « cancérogène pour l'Homme » (Groupe 1)
- PFOS : classé « peut-être cancérogène pour l'Homme » (Groupe 2B)
Au-delà du risque cancérogène, la littérature scientifique associe l'exposition aux PFAS à un éventail de troubles sanitaires : perturbation de la fonction thyroïdienne, altération du système immunitaire (moindre réponse vaccinale), troubles métaboliques (cholestérol, obésité), et complications pendant la grossesse (pré-éclampsie, faible poids de naissance).
Les PFAS agissent comme des perturbateurs endocriniens. Plusieurs études, dont celle de Melzer et al. (2010), ont établi des corrélations entre la concentration sérique de PFAS et des variations des indicateurs thyroïdiens. Des travaux plus récents publiés dans ACS Omega (2024) confirment que les PFAS interfèrent avec la synthèse des hormones thyroïdiennes.
Le fait que ces substances soient bioaccumulables — elles persistent plusieurs années dans l'organisme — renforce la préoccupation sanitaire, notamment pour les populations exposées de manière chronique.
Ce qui se joue au niveau européen
La France fait figure de pionnière avec sa loi du 27 février 2025, mais le vrai levier réglementaire reste européen. En janvier 2023, cinq pays (Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Norvège, Suède) ont déposé une proposition de restriction universelle des PFAS auprès de l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA).
Cette proposition, si elle aboutit, interdirait la fabrication, la mise sur le marché et l'utilisation de l'ensemble des PFAS dans l'Union européenne, avec des exemptions limitées et temporaires pour les usages critiques (dispositifs médicaux, semi-conducteurs). La consultation publique a recueilli plus de 5 600 contributions. L'ECHA devrait rendre ses conclusions finales courant 2026.
L'enjeu est colossal : selon les estimations de l'industrie chimique européenne, une interdiction large pourrait affecter des milliers de produits et nécessiter des milliards d'euros d'investissements en substitution.
FAQ
Les PFAS sont-ils dangereux pour la santé à faible dose ?
Oui, selon les données actuelles. L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a abaissé en 2020 la dose hebdomadaire tolérable à 4,4 nanogrammes par kilogramme de poids corporel pour la somme de quatre PFAS (PFOA, PFOS, PFHxS, PFNA). Ce seuil est nettement inférieur aux précédentes recommandations, ce qui traduit une prise en compte accrue des effets à faible dose.
Mon eau du robinet est-elle contaminée ?
En France, 99,6 % des réseaux de distribution respectent les seuils réglementaires en vigueur. Toutefois, le TFA est détecté dans 92 % des échantillons analysés par l'ANSES. La carte interactive disponible sur data.gouv.fr permet de consulter les résultats commune par commune.
Quand les PFAS seront-ils totalement interdits en France ?
La loi du 27 février 2025 prévoit des interdictions progressives : cosmétiques, vêtements et farts depuis le 1er janvier 2026 ; ensemble des textiles au 1er janvier 2030. Une interdiction européenne globale est en cours d'examen à l'ECHA, mais son calendrier reste incertain.
Existe-t-il des alternatives aux PFAS ?
Pour certains usages (revêtements antiadhésifs, textiles imperméables), des alternatives existent déjà : céramique, silicone, traitements à base de cire. Pour d'autres applications industrielles critiques (semi-conducteurs, dispositifs médicaux), la substitution est plus complexe et fait l'objet de recherches actives.
Peut-on filtrer les PFAS dans l'eau ?
Oui, mais pas avec tous les systèmes. Les filtres à charbon actif et l'osmose inverse éliminent efficacement la plupart des PFAS. En revanche, les filtres classiques à base de carafe ne sont pas conçus pour cela. Les collectivités les plus touchées investissent dans des stations de traitement dédiées.
Sources
- Loi n° 2025-188 du 27 février 2025 — Légifrance
- ANSES — Campagne nationale PFAS dans l'eau potable (2023-2025) — anses.fr
- CIRC/OMS — Classification PFOA (Groupe 1) et PFOS (Groupe 2B), décembre 2023
- ARS Auvergne-Rhône-Alpes — Étude PERFAO et surveillance PFAS — ars.sante.fr
- Euronews — Procès PFAS Lyon, 2 février 2026 — euronews.com
- Tribune de Lyon — 5 000 sites potentiellement pollués, métropole de Lyon — tribunedelyon.fr
- DREAL Auvergne-Rhône-Alpes — Cartographie PFAS au sud de Lyon — developpement-durable.gouv.fr
- Ministère de l'Économie — Interdiction progressive des PFAS — economie.gouv.fr




