En 2008, le Grenelle de l'environnement fixait un objectif clair : réduire de 50 % l'usage des pesticides en France d'ici 2018. Dix-sept ans plus tard, cet objectif n'est toujours pas atteint. Le NODU (Nombre de doses unités), l'indicateur officiel de suivi, reste à un niveau proche de celui de 2008. La France demeure le premier consommateur européen de pesticides en volume absolu et le troisième rapporté à la surface agricole. Un bilan d'échec que le plan Ecophyto 2030 promet de corriger, sans que les conditions structurelles aient fondamentalement changé.
Les chiffres : un usage qui ne baisse pas
Le NODU, indicateur de référence
Le NODU mesure le nombre de traitements « standard » appliqués sur l'ensemble de la surface agricole française. Contrairement aux tonnes vendues (qui peuvent baisser si l'on passe à des produits plus concentrés), le NODU reflète l'intensité réelle de l'usage.
Évolution du NODU (base 100 en 2009) :
| Année | NODU (base 100) | Variation |
|---|---|---|
| 2009 | 100 | — |
| 2012 | 105 | +5 % |
| 2015 | 113 | +13 % |
| 2018 | 100 | 0 % |
| 2021 | 94 | -6 % |
| 2023 | 97 | -3 % |
| 2024 (estimation) | 95 | -5 % |
La baisse est réelle depuis 2018, mais modeste : environ 5 % en 6 ans, très loin de l'objectif de 50 %. La variabilité interannuelle est forte (les années humides favorisent les maladies fongiques et augmentent les traitements), ce qui rend les tendances difficiles à interpréter sur le court terme.
Les volumes vendus
En 2024, 56 000 tonnes de substances actives phytopharmaceutiques ont été vendues en France, selon la Banque nationale des ventes de produits phytopharmaceutiques (BNV-D). Les principaux postes :
- Fongicides : 42 % des volumes (soufre, cuivre, triazoles)
- Herbicides : 35 % (glyphosate, prosulfocarbe, S-métolachlore)
- Insecticides : 5 % (pyréthrinoïdes, spinosad)
- Autres (régulateurs de croissance, traitements de semences) : 18 %
Le glyphosate reste l'herbicide le plus utilisé en France avec environ 8 800 tonnes vendues en 2024, malgré les promesses successives de sortie. L'Union européenne a renouvelé son autorisation pour 10 ans en novembre 2023, repoussant toute interdiction à 2033.
Pourquoi l'objectif n'est pas atteint
La dépendance structurelle
L'agriculture française s'est construite depuis les années 1960 sur un modèle intensif où les pesticides sont un intrant de base, au même titre que les engrais et les semences. Les systèmes de grande culture (blé, colza, maïs), qui couvrent 60 % de la surface agricole, sont particulièrement dépendants : un hectare de blé reçoit en moyenne 3 à 5 traitements fongicides et 1 à 2 traitements herbicides par cycle cultural.
Cette dépendance est renforcée par l'organisation des filières : les critères d'achat des coopératives et des industriels (taux de mycotoxines, propreté des lots, calibrage) poussent les agriculteurs à traiter « en assurance » pour sécuriser leurs débouchés.
L'insuffisance des alternatives économiquement viables
Réduire les pesticides suppose de transformer les systèmes de culture : allonger les rotations, diversifier les cultures, adopter le désherbage mécanique, utiliser des variétés résistantes, favoriser la lutte biologique. Ces alternatives sont documentées et validées scientifiquement (réseau DEPHY), mais leur adoption se heurte à des freins économiques et organisationnels.
Le réseau DEPHY (3 000 exploitations pilotes) montre qu'une réduction de 40 % des pesticides est possible sans perte de marge brute significative. Mais le passage à l'échelle suppose un accompagnement technique que les Chambres d'agriculture et les instituts techniques n'ont pas les moyens de fournir aux 400 000 exploitations françaises.
Le manque de volonté politique
Les plans Ecophyto successifs (2009, 2015, 2023) ont été systématiquement affaiblis par les arbitrages politiques. L'abandon du principe « certificats d'économie de phytosanitaires » en 2015, le report de l'interdiction du glyphosate, et les dérogations accordées pour les néonicotinoïdes sur betteraves illustrent la difficulté de concilier ambition environnementale et paix sociale agricole.
La mobilisation des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA, Jeunes Agriculteurs) contre les normes environnementales, amplifiée par les manifestations de janvier 2024, a conduit le gouvernement à mettre en pause le plan Ecophyto 2030 pendant plusieurs mois.
Les alternatives qui fonctionnent
Le biocontrôle
Le biocontrôle regroupe les méthodes de protection des cultures utilisant des organismes vivants ou des substances naturelles : micro-organismes (Bacillus thuringiensis, Trichoderma), macro-organismes (coccinelles, trichogrammes), médiateurs chimiques (phéromones) et substances naturelles (soufre, huile de neem).
Le marché du biocontrôle en France a atteint 300 millions d'euros en 2024, en croissance de 15 % par an, selon IBMA France. Il représente environ 13 % du marché de la protection des cultures, contre 5 % en 2015. Les segments les plus dynamiques sont la vigne (confusion sexuelle par phéromones), les fruits et légumes (lutte biologique sous serre) et les grandes cultures (biocontrôle fongique).
L'agriculture de précision
Le numérique offre des outils pour réduire les doses et cibler les traitements : drones de détection des adventices, capteurs de biomasse, modèles de prévision des maladies, pulvérisateurs à coupure de tronçons GPS. La start-up française Carbon Bee propose un système de pulvérisation ultra-ciblée qui réduit les volumes d'herbicides de 80 % en ne traitant que les adventices détectées par caméra.
Ces technologies sont prometteuses mais leur adoption est freinée par le coût d'investissement (50 000 à 150 000 euros pour un pulvérisateur intelligent) et la complexité de mise en œuvre pour les exploitations de taille moyenne.
Les variétés résistantes
L'INRAE et les obtenteurs privés développent des variétés de blé, vigne, pomme de terre et colza présentant des résistances génétiques aux principales maladies. Les variétés de blé à résistance partielle à la septoriose permettent de réduire les traitements fongicides de 30 à 50 % sans perte de rendement significative.
En viticulture, les variétés résistantes au mildiou et à l'oïdium (PIWI : Pilzwiderstandsfähige) progressent lentement mais sûrement. En 2025, elles couvrent environ 3 000 hectares en France, avec un potentiel de réduction des traitements de 80 %. Le frein principal est l'acceptation par les appellations d'origine : les cahiers des charges AOC imposent des cépages traditionnels, excluant de fait les variétés résistantes.
Le désherbage mécanique
Le retour du désherbage mécanique (bineuse, herse étrille, houe rotative) est l'une des alternatives les plus tangibles à l'usage des herbicides en grandes cultures. Les surfaces désherbées mécaniquement en France ont doublé entre 2015 et 2025, atteignant environ 1,5 million d'hectares. Le désherbage mécanique est particulièrement adapté aux cultures en rangs (maïs, tournesol, betterave) et aux sols sans cailloux.
Le plan Ecophyto 2030 : ce qui change
Le plan Ecophyto 2030, relancé après la pause de 2024, maintient l'objectif de réduction de 50 % des usages de pesticides d'ici 2030 et introduit plusieurs nouveautés :
- Séparation de la vente et du conseil : effective depuis 2021, cette mesure interdit aux coopératives et négoces de cumuler la vente de pesticides et le conseil à l'agriculteur. L'objectif est de supprimer le conflit d'intérêts. En pratique, la mise en œuvre reste partielle
- Redevance pour pollutions diffuses (RPD) : augmentation progressive de la taxe sur les pesticides les plus toxiques, dont le produit finance les aides à la transition
- Paiements pour services environnementaux (PSE) : rémunération des agriculteurs qui réduisent leurs usages de pesticides et maintiennent des infrastructures agroécologiques (haies, bandes enherbées, mares)
- Réseau DEPHY élargi : passage de 3 000 à 5 000 exploitations pilotes d'ici 2027
L'impact sur l'environnement et la santé
Contamination de l'eau
Le rapport 2024 de l'ARS et des agences de l'eau montre que des résidus de pesticides sont détectés dans 95 % des cours d'eau et 70 % des nappes phréatiques françaises. Les substances les plus fréquemment retrouvées sont le métolachlore ESA (métabolite d'herbicide), l'atrazine déséthyl (métabolite de l'atrazine, interdite depuis 2003 mais persistante) et le glyphosate AMPA.
La directive européenne sur l'eau potable (2020/2184) impose depuis janvier 2026 le contrôle de 20 PFAS dans l'eau distribuée, ajoutant une couche supplémentaire de surveillance. Les contaminations croisées pesticides-PFAS constituent un enjeu émergent dans les zones d'agriculture intensive.
Santé des agriculteurs
L'enquête Agrican, menée par la MSA et l'INSERM sur 180 000 affiliés agricoles, documente des excès de risque pour plusieurs cancers (prostate, lymphomes, myélomes) chez les applicateurs de pesticides. En 2024, le tableau des maladies professionnelles agricoles reconnaît le lien entre exposition aux pesticides et maladie de Parkinson, lymphome non hodgkinien et cancer de la prostate.
Déclin de la biodiversité
Les pesticides, et en particulier les insecticides, sont un facteur majeur du déclin des insectes en France. Les néonicotinoïdes, même interdits en plein champ, persistent dans les sols pendant 2 à 3 ans et contaminent les fleurs sauvages des bordures de champ. La contamination des cours d'eau par les herbicides affecte les organismes aquatiques (amphibiens, invertébrés, poissons) et perturbe les chaînes alimentaires.
FAQ
Le bio utilise-t-il des pesticides ?
Oui, mais uniquement des substances d'origine naturelle (soufre, cuivre, pyrèthre, Bacillus thuringiensis) autorisées par le règlement européen sur l'agriculture biologique. Le cuivre, utilisé comme fongicide en viticulture et arboriculture bio, fait l'objet de restrictions (maximum 4 kg de cuivre métal par hectare et par an en moyenne) en raison de sa toxicité pour les sols et les organismes aquatiques.
Le glyphosate sera-t-il interdit en France ?
Pas avant 2033 au plus tôt. L'UE a renouvelé l'autorisation du glyphosate pour 10 ans en novembre 2023. La France n'a pas exercé son droit de restriction nationale, malgré les promesses du président Macron en 2017 (sortie en 3 ans). L'ANSES maintient une évaluation au cas par cas des usages, avec des restrictions déjà en place (interdiction dans les parcs et jardins publics depuis 2017, pour les particuliers depuis 2019).
Les résidus de pesticides dans les aliments sont-ils dangereux ?
Les contrôles de la DGCCRF montrent que 97 % des denrées alimentaires vendues en France respectent les limites maximales de résidus (LMR). Mais la question des effets cocktail (exposition simultanée à plusieurs résidus à faibles doses) et des perturbateurs endocriniens reste débattue scientifiquement. L'EFSA et l'ANSES travaillent sur des méthodes d'évaluation des risques combinés, sans consensus à ce jour.
Sources
- Ministère de l'Agriculture, « Note de suivi du plan Ecophyto — indicateur NODU 2024 »
- BNV-D, « Banque nationale des ventes de produits phytopharmaceutiques — données 2024 »
- INRAE, « Réseau DEPHY — 10 ans de résultats sur la réduction des pesticides », synthèse, 2024
- IBMA France, « Marché du biocontrôle en France — chiffres clés 2024 »
- Agrican-MSA-INSERM, « Pesticides et santé des agriculteurs — mise à jour cohorte 2024 »
- ANSES, « Bilan de la surveillance des résidus de pesticides dans les eaux — 2024 »
- ARS, « Qualité des eaux distribuées en France — rapport annuel 2024 »



