Perturbateurs endocriniens : ces substances invisibles qui dérèglent nos hormones

14 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers

Ils sont partout et pourtant invisibles. Dans les emballages alimentaires, les cosmétiques, les jouets, les pesticides pulvérisés sur les cultures, les revêtements anti-adhésifs de nos poêles. Les perturbateurs endocriniens (PE) constituent l'une des contaminations chimiques les plus diffuses de notre époque, et leur bilan sanitaire commence seulement à être pleinement mesuré : 157 milliards d'euros de coût annuel pour l'Union européenne, 14 millions de points de QI perdus chaque année chez les enfants européens. Des chiffres qui dépassent l'abstraction.

Comprendre ce que sont ces substances, comment elles agissent et comment s'en protéger : voilà l'objet de ce dossier de fond.


Qu'est-ce qu'un perturbateur endocrinien ?

La définition de référence est celle de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), établie en 2002 et affinée en 2012. Un perturbateur endocrinien est une substance exogène — c'est-à-dire extérieure à l'organisme — qui altère les fonctions du système endocrinien et induit des effets néfastes sur la santé d'un organisme intact, ou de sa descendance, ou au sein d'une population.

Le système endocrinien désigne l'ensemble des glandes et organes qui produisent des hormones : thyroïde, surrénales, ovaires, testicules, pancréas, hypophyse. Ces hormones sont des messagers chimiques qui régulent une part considérable de la physiologie humaine — croissance, reproduction, métabolisme, immunité, développement cérébral.

Les PE interfèrent avec ce système selon trois mécanismes principaux :

  • Imiter une hormone : la substance se fixe sur un récepteur hormonal et déclenche une réponse comme si l'hormone naturelle était présente. Le bisphénol A (BPA), par exemple, mime l'œstrogène.
  • Bloquer une hormone : la substance occupe le récepteur sans l'activer, empêchant l'hormone naturelle de se lier. Certains pesticides organo-chlorés agissent ainsi sur la thyroïde.
  • Perturber la synthèse, le transport ou l'élimination d'une hormone : la substance interfère en amont ou en aval, sans même toucher directement au récepteur.

Ce qui distingue fondamentalement les PE des toxiques classiques, c'est leur relation dose-réponse non linéaire. En toxicologie traditionnelle, plus la dose est élevée, plus l'effet est fort. Avec les PE, des expositions à très faible dose — parfois inférieures aux seuils réglementaires — peuvent produire des effets significatifs, notamment aux stades vulnérables du développement.


Les substances les plus répandues

L'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) a répertorié 906 substances à activité perturbatrice endocrinienne potentielle dans un rapport publié en 2021. L'OMS en identifie environ 800. Ces chiffres illustrent l'ampleur du problème. Parmi les plus documentées :

Le bisphénol A (BPA) est le perturbateur endocrinien le plus étudié. Utilisé pendant des décennies dans les plastiques polycarbonates et les résines époxy (revêtements intérieurs de boîtes de conserve, tickets de caisse thermiques), il est interdit en France dans les contenants alimentaires depuis 2015 et dans les tickets de caisse depuis 2020. Ses substituts — BPS, BPF — font l'objet de préoccupations croissantes : leurs profils de toxicité semblent similaires, mais la réglementation les encadre moins.

Les phtalates servent de plastifiants dans le PVC souple, les cosmétiques, les parfums, les adhésifs. Omniprésents, ils sont détectés dans les urines de la quasi-totalité de la population. Une étude INSERM (cohorte ELFE) a montré leur présence chez plus de 95 % des femmes enceintes françaises. Ils sont classés perturbateurs endocriniens avérés pour certains (DEHP, DBP) et font l'objet de restrictions dans les jouets et produits de puériculture.

Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) sont les « polluants éternels » que nous avons déjà traités en détail dans notre dossier sur les PFAS polluants éternels. Leur résistance à la dégradation les accumule dans les organismes vivants. Ils perturbent notamment la thyroïde et le système immunitaire. La France a adopté des mesures d'interdiction des PFAS dans certains usages depuis le 1er janvier 2026.

Les pesticides, en particulier les organochlorés (DDT, lindane, chlordécone) et certains fongicides triazoles, exercent des effets perturbateurs documentés sur les hormones thyroïdiennes et stéroïdiennes. Le chlordécone, pesticide utilisé dans les bananeraies antillaises jusqu'en 1993, continue de contaminer les sols et les eaux de Guadeloupe et Martinique, exposant les populations locales de manière chronique.

Les parabènes sont des conservateurs utilisés massivement dans les cosmétiques. Leurs propriétés œstrogéniques sont connues depuis les années 1990. Plusieurs (propylparabène, butylparabène) ont été classés perturbateurs endocriniens potentiels par l'ANSES.

Les retardateurs de flamme bromés (PBDE, HBCD) équipent meubles, matelas, équipements électroniques. Persistants et bioaccumulables, ils perturbent la thyroïde et le développement neurologique.


Où se cachent les perturbateurs endocriniens au quotidien

La particularité des PE est leur ubiquité. L'exposition est multiple, simultanée, et passe par des voies variées :

L'alimentation reste la principale voie d'exposition pour la population générale. Les résidus de pesticides dans les fruits et légumes, les migrants de l'emballage alimentaire (BPA des boîtes de conserve, phtalates des films plastiques), les PFAS dans l'eau potable — sujet que nous avons détaillé dans notre article sur les microplastiques dans l'eau potable — constituent autant de sources cumulées.

Les cosmétiques et produits d'hygiène représentent un vecteur sous-estimé, particulièrement pour les femmes. Shampooings, crèmes, maquillage, vernis à ongles peuvent contenir des parabènes, des phtalates (comme fixateurs de parfum), des filtres UV (benzophénone-3, octocrylène) aux propriétés endocriniennes.

L'environnement intérieur concentre des PE issus des matériaux de construction, revêtements de sol en PVC, peintures, mobilier traité aux retardateurs de flamme. Les poussières domestiques constituent un vecteur d'exposition non négligeable pour les jeunes enfants qui jouent au sol.

L'eau potable peut contenir des PFAS, des résidus hormonaux (contraceptifs), des pesticides. Les niveaux réglementaires sont en cours de révision à la baisse en Europe (directive eau potable 2020/2184).

Le milieu professionnel expose certaines catégories de travailleurs à des concentrations bien supérieures à la moyenne : agriculteurs (pesticides), travailleurs du plastique (BPA, phtalates), personnels de santé (phtalates des dispositifs médicaux), coiffeurs et esthéticiennes (formaldéhyde, phtalates).


Les effets sur la santé : un bilan alarmant

L'accumulation des données épidémiologiques et expérimentales dresse un tableau préoccupant. Les effets des PE concernent essentiellement quatre systèmes :

Le système reproducteur. La baisse de la fertilité masculine — chute de 50 % du nombre moyen de spermatozoïdes en 50 ans dans les pays occidentaux, selon une méta-analyse publiée dans Human Reproduction Update en 2017 — est l'un des signaux les plus discutés. Les PE à activité œstrogénique (BPA, phtalates, pesticides) sont mis en cause. Chez la femme, l'endométriose, les syndromes des ovaires polykystiques et les perturbations menstruelles sont associés à certaines expositions.

Le développement neurologique de l'enfant. C'est sans doute le domaine où les preuves s'accumulent le plus rapidement. Les 1 000 premiers jours de vie (grossesse + deux premières années) constituent une fenêtre de vulnérabilité exceptionnelle. L'INSERM, dans ses expertises collectives, pointe les phtalates et le mercure comme facteurs de risque pour le développement cognitif. Les 14 millions de points de QI perdus chaque année en Europe (estimation du Pr Philippe Grandjean, Harvard) sont principalement attribués aux PE neuroactifs.

Les perturbations métaboliques. Un corpus de littérature croissant associe l'exposition au BPA et aux phtalates à l'obésité, au diabète de type 2 et aux dyslipidémies. Ces substances interfèrent avec les récepteurs qui régulent le stockage des graisses et la sensibilité à l'insuline.

Les cancers hormono-dépendants. Cancer du sein, cancer de la prostate, cancer des testicules, cancer de la thyroïde : l'hypothèse d'un rôle des PE dans l'augmentation de l'incidence de ces cancers est au cœur de la recherche. Les liens de causalité sont difficiles à établir — les cancers ont des temps de latence de plusieurs décennies — mais les données convergent pour certaines associations.


L'effet cocktail : le danger des faibles doses combinées

La toxicologie classique évalue les substances une par une. Or, dans la réalité, l'exposition est toujours multiple. C'est ce qu'on appelle l'effet cocktail : la combinaison de plusieurs PE à des doses individuellement sous le seuil d'effet peut produire un effet mesurable, voire amplifier les effets de chacun.

Des expériences sur des modèles animaux, mais aussi des données épidémiologiques chez l'humain, montrent que des mélanges de PE à très faibles concentrations perturbent le système endocrinien de manière synergique. Une étude publiée dans Environmental Health Perspectives a démontré qu'une combinaison de huit PE à doses individuellement sans effet produisait une activation mesurable des récepteurs aux œstrogènes.

Ce concept est reconnu par l'ANSES, l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) et l'OMS, mais sa prise en compte dans les évaluations réglementaires reste limitée. Les autorités sanitaires évaluent encore majoritairement chaque substance de manière isolée, ce qui conduit vraisemblablement à sous-estimer les risques réels.

C'est l'une des raisons pour lesquelles le principe de précaution prévaut pour les périodes de vulnérabilité — grossesse et petite enfance — même en l'absence de preuve définitive pour chaque substance.


Ce que dit la réglementation (France et Europe)

La France et l'Union européenne ont progressivement renforcé leur arsenal réglementaire, même si les associations de protection de l'environnement estiment que le rythme reste insuffisant.

En France, le Plan national sur les perturbateurs endocriniens (SNPE 2), lancé en 2019, articule 50 actions autour de trois volets : recherche, formation des professionnels de santé, et réduction des expositions. Il a notamment financé des cohortes épidémiologiques et soutenu des projets de substitution dans l'industrie.

La loi du 1er juin 2021 relative à la lutte contre le gaspillage et l'économie circulaire a renforcé les obligations d'information sur les substances dangereuses dans les produits. Depuis le 12 avril 2024, le règlement européen sur les substances préoccupantes dans les articles oblige les entreprises à déclarer les PE présents au-dessus de 0,1 % dans leurs produits, via la base de données Scan4Chem consultable par les consommateurs.

Au niveau européen, le règlement REACH encadre les substances chimiques, mais son application aux PE a longtemps été limitée par des débats scientifiques et des lobbies industriels. En 2023, la Commission européenne a adopté une stratégie « Chemicals for Sustainability » qui vise à identifier et interdire les PE dans une approche par groupes de substances, plutôt que substance par substance.

Les règlements sectoriels ont avancé plus vite : biocides, produits phytosanitaires et cosmétiques disposent de critères d'identification des PE depuis 2018 (règlement UE 2018/605). Les jouets et articles de puériculture font l'objet de restrictions spécifiques pour les phtalates.

La contamination de l'air, principale cause de mortalité environnementale en Europe, interagit avec celle des PE : les particules fines peuvent en effet servir de vecteurs pour certains contaminants chimiques, amplifiant l'exposition.


Le coût sanitaire : 157 milliards d'euros par an en Europe

En 2015, une équipe de chercheurs publiait dans Journal of Clinical Endocrinology & Metabolism la première estimation du coût sanitaire des PE en Europe : 157 milliards d'euros par an, soit 1,23 % du PIB de l'Union européenne. Aux États-Unis, l'estimation équivalente atteint 340 milliards de dollars annuels.

Ces chiffres intègrent les coûts médicaux directs (traitements, hospitalisations) et les pertes de productivité liées aux maladies associées aux PE : troubles neurodéveloppementaux de l'enfant, maladies métaboliques, cancers hormono-dépendants, infertilité.

Le poste le plus lourd est celui des troubles neurodéveloppementaux : 59 milliards d'euros par an, dont 46 milliards liés à la perte de QI. Ce chiffre repose sur l'estimation de 14 millions de points de QI perdus annuellement en Europe chez les enfants, principalement attribuée aux pesticides organophosphorés et aux phtalates.

Ces estimations sont probablement conservatrices : elles n'intègrent pas tous les effets sur la fertilité, ni les coûts liés aux cancers thyroïdiens en progression. Pour la recherche, ces données économiques constituent un argument puissant en faveur d'une réglementation plus stricte : le coût de la prévention est très inférieur au coût sanitaire de l'inaction.


Réduire son exposition : les gestes concrets

Face à des contaminations diffuses, la réponse individuelle ne peut suffire — les politiques publiques restent indispensables. Mais l'exposition quotidienne peut être significativement réduite par des changements de comportement ciblés, dont l'efficacité est désormais documentée.

L'alimentation est le levier le plus puissant. Une étude publiée dans Environmental Research a montré qu'un régime biologique strict pendant seulement une semaine réduisait les concentrations urinaires de métabolites de pesticides de 60 % en moyenne. Privilégier les fruits et légumes biologiques, en particulier ceux qui concentrent le plus les résidus (fraises, pommes, poivrons, céleris selon le classement annuel de l'EWG), est une mesure efficace.

Les contenants alimentaires méritent une attention particulière :

  • Éviter les plastiques à usage alimentaire, particulièrement sous chaleur (micro-ondes) ou pour stocker des aliments gras
  • Préférer le verre, l'inox alimentaire ou la céramique non décorée pour les contenants
  • Méfiance avec les boîtes de conserve (résine époxy intérieure, même « sans BPA » si BPS/BPF utilisés en remplacement)
  • Les tickets de caisse thermiques contiennent encore du BPS : limiter la manipulation directe

Les cosmétiques peuvent être filtrés grâce à des applications comme Yuka ou INCI Beauty, qui signalent les ingrédients perturbateurs endocriniens. Privilégier les formules certifiées bio (Ecocert, BDIH, COSMOS) qui excluent les parabènes et phtalates.

L'environnement intérieur : aérer régulièrement (10 minutes matin et soir), utiliser un aspirateur avec filtre HEPA pour limiter l'accumulation de poussières contaminées, éviter les sprays ménagers en aérosol. La qualité de l'air intérieur concentre des polluants — dont certains PE — à des niveaux pouvant dépasser la qualité de l'air extérieur dans les villes françaises.

Pour les femmes enceintes et les jeunes enfants, les recommandations du SNPE 2 sont claires : période de précaution maximale, substitution prioritaire des produits les plus exposants, consultation du médecin traitant ou de la sage-femme pour une évaluation personnalisée.


La recherche avance : cohortes françaises et perspectives

La France dispose d'un réseau de recherche solide sur les PE, structuré autour de grandes cohortes épidémiologiques de long terme.

La cohorte ELFE (Étude longitudinale française depuis l'enfance), lancée en 2011 avec 18 000 enfants, est l'une des plus importantes au monde. Elle suit les enfants depuis leur naissance jusqu'à l'âge adulte et mesure l'impact de l'exposition in utero et postnatale à de nombreux PE sur le développement cognitif, la santé respiratoire et le métabolisme.

La cohorte PELAGIE (Perturbateurs endocriniens : étude longitudinale sur les anomalies de la grossesse, l'infertilité et l'enfance) en Bretagne, pilotée par l'INSERM, a fourni des données précieuses sur l'impact des pesticides agricoles et des solvants pendant la grossesse.

Le programme PEPPER (Perturbateurs endocriniens : prévention, exposition, recherche) financé par l'ANR explore les fenêtres de vulnérabilité développementale et les mécanismes épigénétiques : certains PE peuvent modifier l'expression des gènes sans changer la séquence ADN, avec des effets potentiellement transmissibles à la génération suivante.

Sur le plan réglementaire, les perspectives pour les prochaines années incluent l'extension du règlement européen sur les cosmétiques, la révision des normes REACH pour intégrer l'évaluation des mélanges, et la mise en œuvre progressive du Green Deal chimique. La pression des associations de consommateurs et de la société civile joue un rôle déterminant dans l'accélération de ces processus.

La contamination chimique de l'environnement ne se limite pas aux PE : elle s'inscrit dans un tableau plus large de dégradation des milieux naturels, dont témoigne par exemple le déclin des pollinisateurs en Europe, lui-même fortement corrélé à l'usage des pesticides.


La question des perturbateurs endocriniens illustre une tension fondamentale de notre époque : celle entre le progrès chimique qui a permis des avancées considérables en agriculture, médecine et industrie, et les externalités sanitaires et environnementales dont la mesure prend des décennies à s'établir. Le principe de précaution, souvent décrié comme un obstacle à l'innovation, trouve ici une justification concrète : lorsque les effets néfastes touchent le développement neurologique des enfants à naître, la prudence n'est pas un luxe.

La bonne nouvelle, c'est que la réduction de l'exposition est possible, documentée, et produit des effets mesurables en quelques jours pour certaines substances. L'alimentation biologique, les contenants non plastiques, les cosmétiques sans perturbateurs : des gestes individuels efficaces, à condition que les politiques publiques créent les conditions économiques pour les rendre accessibles à tous.


Sources : ANSES (rapport 2021 sur les PE), INSERM (cohorte ELFE, expertise collective), OMS (critères d'identification 2012), Trasande et al. (JCEM 2015, coût sanitaire UE), Carlsen et al. (BMJ 1992, fertilité masculine), Environmental Research (régime bio et pesticides), SNPE 2 (2019-2022), Commission européenne (stratégie Chemicals for Sustainability 2023), règlement UE 2018/605.

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi