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OCDE : les trois crises environnementales liées

Par Jennifer D.

9 min de lecture
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Le 26 novembre 2025, l'OCDE a publié le rapport le plus ambitieux jamais produit sur l'état de la planète. "Environmental Outlook on the Triple Planetary Crisis" — c'est son nom officiel — ne se contente pas de lister les catastrophes qui viennent. Il démontre, chiffres à l'appui, pourquoi traiter le climat, la biodiversité et la pollution de manière séparée est une erreur stratégique majeure. Et pourquoi les politiques actuelles nous mènent droit dans le mur d'ici 2050.

L'enquête révèle que les trois crises ne s'additionnent pas : elles se multiplient.

Le rapport que personne n'a vraiment lu#

Trois ans de travail, un diagnostic brutal#

L'OCDE a mobilisé des équipes entières de chercheurs pendant trois ans pour produire cet "Environmental Outlook". Le résultat est un document de référence qui projette l'évolution simultanée de trois dynamiques planétaires jusqu'au milieu du siècle — en croisant les données des grandes agences internationales (AIE, IPBES, PNUE, FAO) avec des modèles de projection socio-économique propres à l'OCDE.

Le fil conducteur : ni le réchauffement climatique, ni l'effondrement de la biodiversité, ni la pollution ne peuvent être compris ou résolus en silos. Ils partagent des causes communes, s'amplifient mutuellement, et appellent des réponses coordonnées que les gouvernements peinent encore à formuler.

Un calendrier de publication pas anodin#

Le rapport a été lancé lors d'une conférence internationale le 26 novembre 2025 — quelques jours après la COP30 de Belém (10-21 novembre), dont les résultats ont déçu nombre d'observateurs. L'OCDE voulait rappeler l'ampleur du problème systémique à un moment où les négociateurs climatiques venaient — une fois de plus — de se concentrer sur le seul CO₂.

Ce que les chiffres ne disent pas : l'interconnexion#

Climat : +2,1°C d'ici 2050 avec les politiques actuelles#

Selon les projections du rapport, le réchauffement devrait atteindre +2,1°C par rapport aux niveaux préindustriels d'ici 2050 dans le scénario de référence (politiques actuelles inchangées). C'est déjà au-delà du seuil de 2°C fixé par l'Accord de Paris pour la fin du siècle. Et c'est seulement le milieu du chemin.

Ce chiffre n'est pas nouveau en soi. Ce qui l'est, c'est la façon dont l'OCDE articule ses effets en cascade sur les deux autres crises.

Biodiversité : 4 millions de km² d'habitat effectivement perdus#

L'indice d'abondance moyenne des espèces terrestres devrait passer de 59,7 % à 56,5 % entre aujourd'hui et 2050. Ce glissement de quelques points de pourcentage paraît abstrait. La traduction concrète fournie par le rapport ne l'est pas : cela équivaut à la conversion d'un habitat vierge de plus de 4 millions de km² — soit l'équivalent de l'Union européenne entière — en zones où toutes les espèces originales ont disparu.

Ce recul de la biodiversité n'est pas indépendant du réchauffement. Selon les dernières évaluations de l'IPBES, le changement climatique est devenu la deuxième cause de perte de biodiversité à l'échelle mondiale, derrière la destruction directe des habitats, et devant la pollution. Les espèces ne disparaissent pas uniquement parce qu'on détruit leurs forêts : elles disparaissent aussi parce que le climat change plus vite qu'elles ne peuvent migrer.

Pollution : un tableau contrasté mais préoccupant#

Sur la pollution, le rapport OCDE distingue deux trajectoires divergentes.

La pollution de l'air devrait reculer dans les pays de l'OCDE, grâce aux politiques de qualité de l'air et à la transition vers les énergies propres. C'est une bonne nouvelle réelle, même si elle masque des disparités géographiques importantes — la qualité de l'air en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne reste une urgence sanitaire.

En revanche, deux autres formes de pollution suivent une trajectoire inverse :

  • L'excédent d'azote dans les écosystèmes terrestres et aquatiques devrait augmenter d'un tiers d'ici 2050. L'azote — issu des fertilisants agricoles et des élevages intensifs — acidifie les sols, eutrophise les cours d'eau et fragilise directement la biodiversité. C'est un angle mort des politiques climatiques : on parle CO₂, pas nitrates.
  • Le plastique qui s'écoule dans l'environnement — rivières, sols, océans — devrait augmenter de près des deux tiers. Les mesures de restriction actuelles (interdiction des plastiques à usage unique en Europe, traité mondial en cours de négociation) sont insuffisantes à l'échelle du problème.

Interdépendances : quand une crise en nourrit une autre#

La boucle perverse climat-biodiversité#

L'OCDE documente avec précision la dynamique de renforcement mutuel entre climat et biodiversité. Le réchauffement climatique détruit des habitats (zones humides, récifs coralliens, forêts boréales), ce qui réduit la biodiversité. Mais cette réduction de biodiversité affaiblit la capacité des écosystèmes à stocker le carbone — forêts fragmentées, sols appauvris, phytoplancton moins abondant. Ce qui accélère le réchauffement. Ce qui détruit davantage d'habitats. La boucle tourne.

Selon les dernières évaluations citées dans le rapport, les écosystèmes terrestres et océaniques absorbent aujourd'hui environ 55 % des émissions humaines de CO₂. Si leur capacité d'absorption se dégrade sous l'effet du réchauffement et de la perte de biodiversité, le budget carbone disponible se réduit encore plus vite.

Pollution et biodiversité : le cocktail ignoré#

L'azote en excès dans les écosystèmes aquatiques provoque des phénomènes d'eutrophisation — prolifération d'algues, appauvrissement en oxygène, mort des espèces aquatiques. C'est un mécanisme bien documenté mais politiquement peu visible : il ne génère pas de spectacles médiatiques comme les incendies ou les inondations, même si ses effets sur les chaînes alimentaires sont durables.

Les microplastiques représentent une autre interface critique entre pollution et biodiversité : présents désormais dans les tissus de 80 % des mammifères marins étudiés, dans les œufs d'oiseaux migrateurs, dans les sols agricoles, ils perturbent les systèmes endocriniens, la reproduction et la chaîne trophique à tous les niveaux.

Quand le climat aggrave la pollution#

Un angle moins évident, que le rapport OCDE documente : le réchauffement climatique modifie directement la dispersion des polluants. Des températures plus élevées accélèrent la formation d'ozone troposphérique (un polluant secondaire) à partir des NOx et COV. Les événements météorologiques extrêmes — crues, sécheresses, feux de forêt — libèrent dans l'atmosphère et les sols des stocks de polluants accumulés.

Selon les derniers chiffres de l'Agence Européenne pour l'Environnement, la pollution de l'air cause 300 000 décès prématurés par an en Europe. Ce chiffre risque de ne pas baisser aussi vite qu'espéré si les effets amplificateurs du changement climatique ne sont pas intégrés dans les modèles.

L'angle politique : pourquoi les silos tuent les solutions#

La tragédie des politiques sectorielles#

Le message politique central du rapport OCDE est là : les gouvernements traitent le climat, la biodiversité et la pollution dans des ministères séparés, avec des budgets séparés, des indicateurs séparés et des conférences internationales séparées (COP Climat, COP Biodiversité, négociations plastique). Cette architecture sectorielle génère des incohérences coûteuses.

Exemple type : une politique de bioénergie conçue pour réduire les émissions de CO₂ peut conduire à la destruction de forêts naturelles — soit une perte nette pour la biodiversité. Une politique de filtration des eaux agricoles pour réduire les nitrates peut déplacer la charge polluante vers d'autres matrices. Les interactions ne sont pas gérées : elles sont ignorées.

Les synergies disponibles#

L'OCDE ne se contente pas de diagnostiquer. Il identifie des leviers qui permettent de traiter plusieurs crises simultanément :

  • La restauration des zones humides séquestre du carbone, filtre les nitrates et fournit des habitats à des centaines d'espèces. Un investissement, trois bénéfices.
  • La réduction de la pollution plastique protège la biodiversité marine, réduit les émissions de CO₂ liées à la production de plastique vierge, et limite l'exposition humaine aux perturbateurs endocriniens.
  • L'agriculture régénératrice — moins d'intrants azotés, plus de biodiversité des sols, meilleure séquestration carbone — répond aux trois crises à la fois.

Ces synergies existent. Le problème est institutionnel : aucune agence, aucun ministère n'a le mandat et les outils pour les piloter de manière intégrée.

L'insuffisance des financements verts actuels#

Selon les derniers chiffres de l'OCDE sur la finance verte, les flux de financement climatique publics et privés atteignent environ 1 000 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale. C'est significatif. Mais le rapport estime que les besoins pour traiter la triple crise de manière cohérente se chiffrent en dizaines de milliers de milliards.

La finance verte — obligations vertes, taxonomie européenne, SFDR — est encore massivement focalisée sur le climat et quasi aveugle à la biodiversité et à la pollution. Moins de 5 % des obligations vertes émises en 2024 comportaient des critères de biodiversité explicites, selon Climate Bonds Initiative.

Ce que ça change concrètement#

Pour les négociations internationales#

Le rapport OCDE arrive à un moment critique. L'Accord de Paris dispose d'un mécanisme de révision quinquennale des NDC (contributions déterminées au niveau national) : 2025 était l'année des nouvelles promesses. La plupart ont été jugées insuffisantes par les analystes.

Le rapport plaide pour une convergence des cadres internationaux : les NDC climatiques devraient intégrer des cibles biodiversité et pollution, comme le suggère aussi le rapport IPBES sur les entreprises publié en février 2026. L'inverse est également vrai : les objectifs du Cadre Kunming-Montréal sur la biodiversité (30x30) devraient être calibrés pour leur impact sur le carbone et la pollution.

Pour la France#

La France est en bonne position pour certaines mesures — son mix électrique faiblement carboné, ses engagements sur les aires protégées — mais en retard sur d'autres : la pollution aux pesticides agricoles, la gestion de l'azote, et la protection des zones humides restent des angles morts de la politique environnementale française.

Le PNACC-3 (Plan National d'Adaptation au Changement Climatique), publié en mars 2025, est centré sur le volet climatique. Il n'intègre pas de manière systémique les enjeux de biodiversité et de pollution. C'est précisément ce que l'OCDE critique.

Ce qu'il faut retenir#

Selon les derniers chiffres de l'OCDE, nous nous dirigeons vers +2,1°C de réchauffement, 4 millions de km² d'habitats perdus et un doublement du plastique environnemental d'ici 2050 — dans le scénario de référence, c'est-à-dire sans changement majeur de politique.

Ce que le rapport dit clairement, que peu d'acteurs veulent entendre : continuer à gérer ces trois crises en silos est une garantie d'échec. Les interdépendances ne sont pas des détails techniques. Elles sont le coeur du problème. Et tant que les politiques climatiques, les politiques de biodiversité et les politiques de pollution ne seront pas conçues ensemble, les progrès sur un front seront systématiquement annulés par les reculs sur les deux autres.

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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