78 % : le chiffre qui remet tout à plat#
L'argument revenait souvent dans les débats sur les néonicotinoïdes : un agriculteur qui ne traite pas ne contamine pas. Ses voisins qui traitent, oui. Mais lui, non. C'est logique, c'est rassurant, et c'est probablement faux.
Une étude publiée dans la revue scientifique Journal of Hazardous Materials en janvier 2026, conduite par une équipe de l'Earth and Life Institute de l'UCLouvain, vient de faire voler en éclats cette certitude. Sur 86 parcelles agricoles wallonnes analysées entre 2023 et 2025, 78 % contiennent des résidus de néonicotinoïdes dans leurs sols. Et parmi les parcelles n'ayant jamais été traitées directement avec ces insecticides, 62 % sont quand même contaminées.
Ce résultat n'était pas attendu. Et ses implications sont considérables.
Ce que les chercheurs ont fait#
L'équipe de l'UCLouvain n'a pas fait une étude généraliste sur les pesticides agricoles. Elle s'est concentrée spécifiquement sur les néonicotinoïdes, les insecticides systémiques qui ont été progressivement interdits en Europe depuis 2018 pour leur toxicité avérée envers les pollinisateurs : imidaclopride, thiaméthoxame, clothianidine d'abord, puis acétamipride et thiaclopride.
Quatre-vingt-six parcelles en Wallonie, échantillonnées avec soin pour représenter des situations agricoles variées, dont des parcelles n'ayant reçu aucun traitement aux néonicotinoïdes selon les déclarations des exploitants. Les résultats ont été croisés avec les registres d'utilisation des produits phytosanitaires.
Résultat : la présence de néonicotinoïdes dans un sol ne prédit pas qu'il a été traité. Elle prédit surtout qu'il est dans un paysage agricole où des néonicotinoïdes ont été utilisés.
Le mystère de la contamination à distance#
La partie la plus dérangeante de l'étude concerne les parcelles non traitées. Comment des pesticides interdits ou jamais utilisés sur une parcelle se retrouvent-ils dans ses sols ?
Les chercheurs de l'UCLouvain ont exploré deux hypothèses principales :
Le transport aérien de particules de sol : des poussières de sol contaminées des parcelles voisines portées par le vent. Ce mécanisme est connu pour d'autres polluants.
Le transport par ruissellement : l'eau de pluie qui circule en surface entraîne des particules de sol et des molécules adsorbées des parcelles traitées vers les parcelles en contrebas ou les zones tampons.
Ce que l'étude révèle, c'est que ni l'une ni l'autre de ces hypothèses n'a pu être validée avec les données disponibles. La contamination est réelle et mesurée, mais son mécanisme précis reste mal compris. Les auteurs concluent que "les mécanismes de contamination à l'échelle du paysage restent encore mal compris et difficiles à anticiper."
C'est scientifiquement honnête et politiquement inconfortable : on sait que ça contamine, on ne sait pas exactement comment.
Les chiffres qui font froid dans le dos pour les pollinisateurs#
Au-delà de la simple présence, l'étude mesure les niveaux d'exposition. Pour les abeilles solitaires nichant dans le sol, la donnée est alarmante : le risque d'exposition atteint des niveaux jusqu'à 26 fois supérieurs au seuil de sécurité réglementaire pour ces insectes.
Les néonicotinoïdes ont la propriété d'être systémiques : absorbés par la plante via les racines, ils migrent dans tous les tissus, y compris le pollen et les fleurs. L'étude a retrouvé des résidus dans les tiges, les feuilles, les fleurs et le pollen des plantes de couverture cultivées sur les parcelles analysées. Des plantes souvent semées précisément pour favoriser la biodiversité et attirer les pollinisateurs.
La durée de persistance dans les sols est un autre facteur critique. Les néonicotinoïdes peuvent rester présents dans un sol pendant plusieurs années après un seul traitement. L'étude documente des résidus sur des parcelles qui n'auraient pas été traitées depuis trois ans ou plus.
Ce résultat renforce les données sur le déclin des pollinisateurs en Europe : les interdictions réglementaires ne produisent pas d'effet immédiat sur les niveaux d'exposition réels parce que le stock de molécules dans les sols continue de contaminer les cultures pendant des années.
Ce que disent les interdictions européennes#
L'imidaclopride, la clothianidine et le thiaméthoxame sont interdits en plein champ dans l'UE depuis 2018, à la suite des avis de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). L'acétamipride et le thiaclopride ont suivi avec des restrictions plus récentes. La France a également interdit les dérogations sur betteraves sucrières, qui avaient suscité des débats vifs en 2020-2021, comme le documente l'article sur les néonicotinoïdes et l'acétamipride.
L'étude UCLouvain démontre que les interdictions, même strictement appliquées, ne nettoient pas immédiatement les sols. La "mémoire toxique" des sols, selon la formulation des auteurs, s'étend sur une durée bien supérieure aux cycles réglementaires. C'est un argument de poids pour des approches préventives fortes plutôt que des gestions réactives.
Les questions que cette étude pose mais ne peut pas résoudre#
L'étude porte sur la Wallonie. Elle est rigoureuse et publiée dans une revue à comité de lecture sérieux. Mais ses conclusions sont-elles généralisables à l'ensemble du territoire français et européen ?
Probablement, dans les grandes lignes. La Wallonie partage avec le nord de la France et la plaine céréalière européenne les mêmes caractéristiques : agriculture intensive, usage historique important des néonicotinoïdes avant les interdictions, paysages agricoles morcelés avec beaucoup d'interfaces entre parcelles traitées et non traitées.
Ce qui manque encore : des études à grande échelle sur des territoires diversifiés, des mécanismes de transport précisément quantifiés, et des modèles prédictifs permettant d'anticiper quelles zones sont à risque. L'ANSES et l'INRAE ont des programmes de suivi en cours, mais les données à l'échelle nationale française ne sont pas encore disponibles avec ce niveau de résolution.
Ce que ça change pour la politique agricole#
Cette étude pose une question fondamentale aux décideurs : si une interdiction d'usage ne suffit pas à protéger les sols non traités de la contamination, quels instruments supplémentaires sont nécessaires ?
Quelques pistes que les chercheurs mentionnent :
- Des zones tampons plus larges entre les parcelles traitées et les habitats sensibles (bandes fleuries, haies, ruchers)
- Un suivi systématique des niveaux de néonicotinoïdes dans les sols par les DREAL et DRAAF, pour cartographier les zones à risque
- Des exigences de composition des couverts végétaux qui évitent les espèces très attractives pour les pollinisateurs dans les zones à forte contamination résiduelle
- Une réflexion sur les alternatives agronomiques aux néonicotinoïdes qui reste insuffisamment avancée dans certaines filières
La politique environnementale sur les pesticides en France est à la croisée des chemins : les interdictions ont été les outils politiquement les plus accessibles, mais l'étude UCLouvain rappelle qu'elles ne règlent pas le problème dans les mêmes délais que ceux de la décision politique.
Sources#
- UCLouvain : 78 % des sols agricoles wallons contaminés aux insecticides
- RTBF : 78 % des sols agricoles wallons contaminés, les terrains non traités non épargnés
- La Libre : Quand une technique censée sauver les insectes devient leur piège mortel
- L'Avenir : Interdits depuis des années, des néonicotinoïdes toujours présents dans une majorité de parcelles



