L'acetamipride est le dernier neonicotinoide encore autorise dans l'Union europeenne. En France, il est interdit depuis 2018 — mais la loi Duplomb de juillet 2025 ouvre la voie a sa reintroduction derogatoire. Pendant ce temps, la Commission europeenne releve les seuils autorises dans le miel, declenchant une mobilisation sans precedent des apiculteurs et des ONG. Retour sur un bras de fer entre agriculture intensive, protection des pollinisateurs et sante publique.
Les neonicotinoides : rappel d'un desastre documente
Des insecticides systemiques
Les neonicotinoides sont une classe d'insecticides qui agissent sur le systeme nerveux central des insectes en bloquant les recepteurs nicotiniques de l'acetylcholine. Contrairement aux pesticides de contact, ils sont systemiques : absorbes par la plante, ils circulent dans la seve et impregnent l'ensemble des tissus vegetaux — tiges, feuilles, pollen et nectar. Un insecte qui butine une fleur traitee absorbe donc la substance.
Depuis leur introduction dans les annees 1990, les neonicotinoides sont devenus les insecticides les plus utilises au monde. Trois molecules ont ete les plus repandues : l'imidaclopride, la clothianidine et le thiamethoxame.
L'interdiction europeenne de 2018
Face a l'accumulation de preuves scientifiques sur leur toxicite pour les pollinisateurs, l'Union europeenne a interdit en 2018 les trois molecules principales (imidaclopride, clothianidine, thiamethoxame) pour tous les usages en plein air. Mais une molecule a echappe a l'interdiction : l'acetamipride, jugee a l'epoque moins toxique pour les abeilles.
En France, la loi biodiversite de 2016 est allee plus loin en interdisant tous les neonicotinoides, acetamipride comprise, a compter du 1er septembre 2018.
L'acetamipride : le « dernier des neonicotinoides »
Autorise en Europe jusqu'en 2033
Selon une evaluation de l'EFSA (Autorite europeenne de securite des aliments) de mai 2024, l'acetamipride peut continuer a etre utilisee dans l'Union europeenne jusqu'en 2033. L'agence a juge que les risques pour les abeilles etaient « acceptables » dans les conditions d'utilisation prevues — une conclusion vivement contestee par les scientifiques independants et les ONG.
Les usages agricoles
L'acetamipride est principalement utilisee sur les cultures de betteraves sucrieres (contre les pucerons vecteurs de la jaunisse), les cereales, les arbres fruitiers, les noisettes et les legumes. Les betteraviers la considerent comme un outil indispensable face a la jaunisse virale, qui peut reduire les rendements de 30 a 50 %.
La loi Duplomb : le retour des neonicotinoides en France
Un texte vote dans la tension
La proposition de loi portee par le senateur Laurent Duplomb a ete votee le 8 juillet 2025. Elle autorise, par derogation et pour une duree de trois ans, l'utilisation de l'acetamipride sur certaines cultures — principalement les betteraves sucrieres et les noisettes — en l'absence d'alternatives efficaces.
La derogation est encadree par un conseil de surveillance qui doit emettre un avis prealable et par un decret d'application. Mais pour les opposants, le mecanisme est une porte ouverte au retour progressif d'un insecticide dont on connaît les effets deleteres.
Une mobilisation citoyenne historique
Le vote de la loi Duplomb a declenche une mobilisation exceptionnelle. Une petition demandant le retrait du texte a recueilli 1,3 million de signatures, ce qui ouvre la voie a un nouveau debat parlementaire. Les apiculteurs, les associations environnementales et une partie de la communaute scientifique forment un front uni contre ce qu'ils percoivent comme un recul historique.
Les arguments des partisans
Les producteurs de betteraves sucrieres avancent des arguments economiques : la filiere represente 25 000 emplois directs et indirects en France, et la jaunisse virale menace la perennite de la production. Ils affirment que les alternatives non chimiques (varietes resistantes, biocontrole) ne sont pas encore operationnelles a l'echelle industrielle.
Generations Futures a conteste cette analyse en publiant une etude des rendements betteraviers, montrant que les annees sans neonicotinoides n'ont pas entraine de baisses significatives de production.
Les seuils dans le miel : la polemique europeenne
Une multiplication par vingt
En parallele, la Commission europeenne a engage un processus de relevement des seuils autorises d'acetamipride dans le miel :
- Seuil initial : 0,05 mg/kg
- Juillet 2025 : relevement a 0,3 mg/kg (multiplication par six)
- Decembre 2025 : nouveau relevement a 1 mg/kg — vote au Parlement europeen le 18 decembre
En moins de six mois, le seuil autorise a ete multiplie par vingt par rapport au niveau initial. Les apiculteurs denoncent une decision motivee par les interets de l'agrochimie plutot que par la protection des consommateurs et des pollinisateurs.
Les critiques scientifiques
Les ONG contestent la methode d'evaluation de l'EFSA, qui se base sur la toxicite aigue (mortalite directe) sans prendre suffisamment en compte les effets subletaux : perturbation du comportement de butinage, desorientation, reduction de la fertilite, affaiblissement du systeme immunitaire des colonies.
Les effets sur les abeilles : au-dela de la mortalite directe
Des effets subletaux devastateurs
Si l'acetamipride provoque une mortalite directe moindre que l'imidaclopride ou la clothianidine, ses effets subletaux sont tout aussi preoccupants :
- Desorientation : les abeilles exposees peinent a retrouver leur ruche
- Reduction de la capacite de butinage : diminution de l'activite de collecte de pollen et de nectar
- Affaiblissement immunitaire : les colonies exposees sont plus vulnerables aux parasites (varroa) et aux maladies
- Baisse de la reproduction : diminution de la ponte de la reine et de la vitalite du couvain
Christian Pons, president de l'Union nationale de l'apiculture francaise, alerte : « La reautorisation des neonicotinoides, en particulier l'acetamipride, donne des pertes recurrentes sur les colonies d'abeilles qu'on peut estimer entre 20 % et 80 % selon les zones et les annees. »
Une persistance sous-estimee
Contrairement aux affirmations de certains promoteurs, l'acetamipride presente une persistance significative dans l'eau, avec une demi-vie de 79,7 jours selon l'ECHA (Agence europeenne des produits chimiques). Cette duree aurait du, selon les propres criteres de l'agence, limiter l'autorisation a 7 ans au lieu des 15 accordes.
Les risques pour la sante humaine
Passage de la barriere placentaire
Une etude japonaise de 2019 a demontre que les neonicotinoides, dont l'acetamipride, sont capables de traverser la barriere placentaire. Les consequences potentielles sur le neurodeveloppement du foetus sont preoccupantes : retards de croissance, malformations neurologiques et faible poids de naissance ont ete observes dans les populations exposees.
Cancers et maladies metaboliques
Des etudes recentes etablissent des correlations entre l'exposition aux neonicotinoides et les maladies cardio-metaboliques, les diabetes gestationnels et les cancers du foie. Le chercheur Jean-Marc Bonmatin du CNRS souligne que les preuves d'effets cancerogenes et de perturbation endocrinienne s'accumulent.
Quelles alternatives ?
Le biocontrole
Les solutions de biocontrole — utilisation d'organismes vivants ou de substances naturelles pour proteger les cultures — progressent. Des micro-organismes auxiliaires et des pheromones de confusion sont deja utilises sur certaines cultures. Mais leur efficacite sur les pucerons de la betterave reste insuffisante pour une adoption a grande echelle.
Les varietes resistantes
La selection de varietes de betteraves tolerantes a la jaunisse virale avance. Plusieurs programmes de recherche sont en cours, avec des resultats prometteurs attendus d'ici 2028-2030. Mais les betteraviers estiment ne pas pouvoir attendre aussi longtemps sans filet de securite chimique.
La diversification culturale
A plus long terme, la rotation des cultures, la diversification des assolements et la conservation des habitats de predateurs naturels (coccinelles, syrphes) constituent des leviers structurels de reduction de la dependance aux neonicotinoides.
Ce qu'il faut retenir
L'acetamipride cristallise le conflit entre agriculture intensive et protection de la biodiversite. Interdite en France depuis 2018 mais reintroduite par derogation via la loi Duplomb, autorisee en Europe jusqu'en 2033 avec des seuils dans le miel multiplies par vingt, cette molecule revele les contradictions des politiques europeennes en matiere de pesticides. La mobilisation citoyenne sans precedent — 1,3 million de signatures — montre que le sujet depasse desormais les cercles d'experts pour devenir un enjeu de societe. La suite se jouera a la fois au Parlement francais et dans les instances europeennes.



