+26 centimètres. C'est la hausse minimale du niveau de la mer attendue sur les côtes françaises d'ici 2050, selon le scénario médian du GIEC. Cela paraît peu. Mais sur un littoral bas comme la Camargue ou les marais de Charente-Maritime, 26 centimètres suffisent à transformer des événements de submersion exceptionnels en phénomènes récurrents. Et le scénario médian n'est pas le pire.
La France métropolitaine possède 5 853 kilomètres de côtes. Environ 20 % du trait de côte est en recul, selon l'Observatoire national du trait de côte (Cerema). Ce n'est pas un problème du futur : l'érosion et la submersion marine frappent déjà, plus fréquemment et plus violemment qu'il y a trente ans. Xynthia en 2010, la tempête Ciaran en 2023, les submersions répétées sur le littoral du Nord — les signaux s'accumulent.
Ce que disent les projections du GIEC et du BRGM
La hausse du niveau de la mer : pas une hypothèse, un fait
Le niveau moyen des océans a déjà monté d'environ 20 centimètres depuis 1900. L'accélération est mesurable : la hausse était de 1,3 mm/an au XXe siècle, elle atteint désormais 4,5 mm/an sur la période 2013-2023 selon les dernières mesures altimétriques satellitaires. C'est trois fois plus rapide.
Les deux moteurs principaux sont la dilatation thermique des océans (l'eau se dilate en se réchauffant, responsable d'environ 40 % de la hausse) et la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique (qui s'accélère). La fonte des glaciers de montagne contribue aussi, mais de façon décroissante à mesure que les réserves diminuent.
Les scénarios pour 2050 et 2100
Le sixième rapport du GIEC (AR6, 2021-2023) propose cinq trajectoires (SSP1-1.9 à SSP5-8.5). Pour les côtes françaises métropolitaines, le BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) traduit ces projections en données locales :
| Horizon | Scénario optimiste (SSP1-2.6) | Scénario médian (SSP2-4.5) | Scénario pessimiste (SSP5-8.5) |
|---|---|---|---|
| 2050 | +17 cm | +26 cm | +32 cm |
| 2100 | +44 cm | +66 cm | +101 cm |
| 2150 | +60 cm | +99 cm | +167 cm |
Le point crucial : les projections à 2050 varient peu d'un scénario à l'autre (15 cm d'écart entre l'optimiste et le pessimiste). Cela signifie que l'inertie climatique rend la hausse de 2050 quasi inévitable, quels que soient nos efforts de réduction des émissions. Le niveau de la mer en 2050 est, pour l'essentiel, déjà programmé.
C'est à partir de la seconde moitié du siècle que les trajectoires divergent fortement. Et c'est là que les choix d'aujourd'hui en matière d'émissions de gaz à effet de serre font la différence entre +44 cm et +101 cm en 2100 — ou pire.
La composante instable de l'Antarctique
Un facteur d'incertitude majeur plane sur ces projections : l'instabilité possible de la calotte antarctique ouest. Si les mécanismes de déstabilisation (effondrement des plateformes de glace, instabilité des falaises glaciaires) s'enclenchent, la hausse pourrait atteindre 1,7 à 2,3 mètres d'ici 2100 dans les scénarios les plus défavorables. Ce risque, jugé « improbable mais non exclu » par le GIEC, justifie une approche de précaution dans l'aménagement côtier.
Les zones les plus exposées en France métropolitaine
La vulnérabilité d'un littoral ne dépend pas uniquement de la hausse du niveau de la mer. Elle résulte de la combinaison entre la topographie (altitude, pente), la géologie (roche, sable, argile), l'exposition aux tempêtes, la densité de population et d'infrastructures, et les aménagements existants.
La Camargue : un delta condamné ?
La Camargue est le littoral le plus vulnérable de France métropolitaine. Ce delta du Rhône, vaste de 150 000 hectares, culmine à peine à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Une grande partie du territoire est en dessous du niveau des plus hautes mers actuelles.
Les projections du BRGM pour 2050 indiquent un recul du trait de côte pouvant atteindre 200 mètres sur les plages les plus exposées de la façade est. Le cordon dunaire qui protège les étangs intérieurs (Vaccarès, Fangassier) s'amincit. Les tempêtes méditerranéennes, plus fréquentes et plus intenses, provoquent des brèches qui salinisent les terres agricoles et les zones humides.
Le Conservatoire du littoral, principal propriétaire foncier en Camargue, a acté un changement de doctrine : on passe de la protection à l'accompagnement du recul. Les digues ne seront plus systématiquement reconstruites après les tempêtes. Certains secteurs seront rendus à la mer.
Charente-Maritime : le précédent Xynthia
La tempête Xynthia, le 28 février 2010, a tué 47 personnes dont 29 en Charente-Maritime. La conjonction d'une marée haute de coefficient 102, d'une surcote de tempête de 1,5 mètre et de vents violents avait submergé des zones habitées situées sous le niveau de la mer.
Seize ans plus tard, la Charente-Maritime reste l'un des départements les plus exposés. Le littoral entre La Rochelle et Rochefort comprend de vastes zones basses (marais de Brouage, anse de l'Aiguillon) où l'altitude moyenne est inférieure à 2 mètres NGF (nivellement général de la France).
Le BRGM estime que la fréquence des événements de type Xynthia pourrait être multipliée par 5 à 10 d'ici 2050 avec la seule hausse du niveau de la mer. Un événement centennal deviendrait décennal. Les plans de prévention des risques littoraux (PPRL) ont imposé des zones d'inconstructibilité et des obligations de rehaussement, mais les constructions existantes restent vulnérables.
Le littoral du Nord et de la mer du Nord
La côte des Hauts-de-France, de Dunkerque au Tréport, subit une double pression : l'érosion marine (recul des falaises crayeuses, amaigrissement des plages) et le risque de submersion dans les zones basses des polders flamands.
Le secteur de Dunkerque à Calais est particulièrement préoccupant. Les Wateringues, réseau de canaux et d'écluses qui maintient à sec 100 000 hectares de polders situés sous le niveau de la mer, reposent sur des ouvrages centenaires. L'élévation du niveau marin réduit la fenêtre de vidange gravitaire à marée basse et augmente la pression sur les pompes de relevage. Le BRGM et le Cerema estiment qu'au-delà de +30 cm de hausse, le système actuel des Wateringues atteindra ses limites.
Les falaises de craie entre Calais et le Tréport reculent en moyenne de 20 à 30 centimètres par an, avec des effondrements ponctuels spectaculaires. Ault, Criel-sur-Mer, Mers-les-Bains : plusieurs communes voient leurs habitations se rapprocher dangereusement du bord.
La Vendée et le sud de la Loire-Atlantique
L'île de Noirmoutier, l'île d'Yeu, la baie de Bourgneuf, les marais salants de Guérande : cette portion de littoral atlantique combine des altitudes basses, des sols meubles et une forte exposition aux houles d'ouest. La liaison routière vers Noirmoutier (le passage du Gois, submersible à chaque marée haute) symbolise la fragilité de ces territoires.
Le Plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC-3) identifie la Vendée comme zone prioritaire. Les PPRL couvrent l'ensemble du littoral vendéen, avec des restrictions de construction renforcées après Xynthia.
La façade méditerranéenne : Languedoc et Côte d'Azur
Le littoral languedocien, aménagé massivement dans les années 1960-1970 (missions Racine), souffre d'un recul chronique. Les stations balnéaires de Palavas-les-Flots, Carnon, La Grande-Motte, le Cap d'Agde, Gruissan et Port-Leucate sont construites sur des cordons sableux étroits entre la mer et les étangs.
Les lidos (bandes de sable entre mer et lagune) reculent à un rythme de 0,5 à 2 mètres par an sur certains secteurs. La combinaison de la hausse du niveau de la mer, des tempêtes méditerranéennes et du déficit sédimentaire (barrages sur les fleuves qui retiennent le sable) accélère l'érosion.
Sur la Côte d'Azur, la problématique est différente : les côtes rocheuses résistent mieux à l'érosion, mais les ports, les routes côtières et les plages artificielles sont vulnérables à la submersion et aux vagues de tempête amplifiées.
Submersion marine vs érosion côtière : deux menaces distinctes
Il est essentiel de distinguer ces deux phénomènes, car ils appellent des réponses différentes.
La submersion marine
La submersion marine est une inondation temporaire de la zone côtière par la mer, généralement lors d'une tempête couplée à une marée haute. L'eau monte, envahit les terres basses, puis se retire. La hausse du niveau de la mer aggrave la submersion en relevant la « ligne de base » : une surcote de tempête de 1 mètre au-dessus d'un niveau moyen plus élevé de 26 cm touche des zones qui étaient auparavant hors d'atteinte.
C'est le risque qui a tué à Xynthia. C'est aussi celui qui menace les polders du Nord et les zones basses de Camargue.
L'érosion côtière
L'érosion est un recul permanent du trait de côte. Le sable ou la roche est emporté par les vagues, les courants et le vent, sans retour. Une falaise qui s'effondre ne se reconstruit pas. Une plage qui maigrit ne se recharge pas naturellement (sauf intervention humaine).
En France, 20 % du littoral recule, selon le Cerema. Les plages sableuses de l'Atlantique et de la Méditerranée sont les plus touchées. Les falaises de craie normandes et picardes reculent par pans entiers. Le phénomène est aggravé par la hausse du niveau marin, qui augmente l'énergie des vagues à la base des falaises et des dunes.
Quand les deux se combinent
Les situations les plus dangereuses surviennent quand submersion et érosion se conjuguent. Une tempête qui submerge un littoral sableux emporte simultanément du sédiment, faisant reculer le trait de côte de plusieurs mètres en quelques heures. Ce phénomène, documenté lors de la tempête Ciaran (novembre 2023) sur les côtes bretonnes, transforme des plages entières en quelques jours.
Les plans de prévention : PPRL et recul du trait de côte
Les PPRL : interdire et protéger
Les Plans de Prévention des Risques Littoraux (PPRL), outils réglementaires pilotés par l'État, définissent des zones de danger et imposent des prescriptions :
- Zone rouge : inconstructible (aléa fort). Les constructions existantes peuvent être maintenues mais pas étendues.
- Zone bleue : constructible sous conditions (surélévation, étanchéité, espace refuge).
- Zone de solidarité (post-Xynthia) : les habitants des zones les plus dangereuses ont été expropriés et relogés.
En 2026, 180 PPRL sont approuvés ou prescrits sur le littoral métropolitain. Mais leur couverture reste incomplète, et les études d'aléas datent parfois de plus de dix ans — elles ne prennent pas toujours en compte les dernières projections de hausse du niveau marin.
Le recul stratégique du trait de côte
La loi Climat et Résilience (2021) a introduit une innovation majeure : l'obligation pour les communes littorales les plus exposées d'intégrer le recul du trait de côte dans leurs documents d'urbanisme. Concrètement, cela signifie anticiper la perte de terrain et organiser le déplacement des activités et des habitations avant que la mer n'arrive.
Le décret du 29 avril 2022 a établi une liste de 126 communes particulièrement exposées, qui doivent cartographier les zones menacées à deux horizons :
- 0-30 ans : zone de danger immédiat, restrictions fortes
- 30-100 ans : zone de danger à terme, adaptation progressive
Pour les propriétaires, les implications sont lourdes : un bien situé en zone 0-30 ans perd une grande partie de sa valeur. La question de l'indemnisation — qui paie quand la mer avance ? — reste l'un des sujets les plus explosifs de l'adaptation au changement climatique en France.
L'impact immobilier : la bombe à retardement
Des biens qui perdent de la valeur
Le Cerema estime que 50 000 logements sont directement menacés par le recul du trait de côte d'ici 2100, pour une valeur estimée de 8 à 10 milliards d'euros. Auxquels s'ajoutent les infrastructures publiques (routes, réseaux, équipements) dont le coût de remplacement ou de déplacement se chiffre en milliards supplémentaires.
Sur les marchés locaux, les effets se font déjà sentir. Des études notariales montrent une décote de 5 à 15 % pour les biens situés en zone de risque identifiée dans un PPRL, avec des variations fortes selon les communes.
Le problème de l'assurance
Les assureurs intègrent progressivement le risque littoral dans leurs modèles. La garantie catastrophes naturelles (CatNat), financée par une surprime sur les contrats d'assurance habitation, couvre les dégâts liés aux submersions marines. Mais elle n'est pas conçue pour couvrir l'érosion — un phénomène progressif et non accidentel.
La question du financement de la relocalisation reste ouverte. Le fonds Barnier, principal outil d'indemnisation, dispose de ressources limitées face à l'ampleur du défi. Des pistes sont à l'étude : taxe sur les transactions immobilières en zone littorale, obligation d'information renforcée, création d'un « bail réel immobilier littoral » (BRILi) permettant de vendre un bien avec une date de fin liée au recul prévisible du trait de côte.
Ce qui se fait déjà : exemples d'adaptation
Certaines collectivités n'ont pas attendu 2050 pour agir.
L'opération de relocalisation de l'Anse du Verger (Ille-et-Vilaine) : un camping menacé par l'érosion a été déplacé en retrait du littoral, la zone libérée rendue à la dynamique naturelle. Coût : 2,5 millions d'euros, financés à 80 % par l'État et la Région.
Le programme Litto3D du BRGM et de l'IGN : une cartographie altimétrique de haute précision (résolution 1 mètre) de l'ensemble du littoral français, base de données indispensable pour les projections d'inondation et d'érosion.
Les atelages de dunes en Nouvelle-Aquitaine : renforcement des cordons dunaires par plantation d'oyats et installation de ganivelles (clôtures à lames de bois), technique douce qui freine l'érosion éolienne et favorise l'accumulation de sable.
Le Plan littoral 21 en Occitanie : programme de 200 millions d'euros sur dix ans pour adapter le littoral languedocien, incluant le rechargement de plages, la renaturation de lidos, et des études de relocalisation pour les secteurs les plus menacés.
FAQ
Quelles villes de France seront sous l'eau en 2050 ?
Aucune ville ne sera « sous l'eau » en permanence en 2050 avec +26 cm de hausse. En revanche, des quartiers bas de certaines communes côtières subiront des submersions de plus en plus fréquentes : zones basses de La Faute-sur-Mer, L'Aiguillon-sur-Mer, Frontignan, Palavas, certains secteurs de Dunkerque. En Camargue, les Saintes-Maries-de-la-Mer verront leur exposition aux submersions augmenter significativement.
Le réchauffement climatique peut-il être stoppé à temps pour éviter la montée des eaux ?
Non, pas pour 2050. L'inertie thermique des océans fait que la hausse des 25 prochaines années est déjà « verrouillée ». En revanche, les efforts de réduction des émissions déterminent l'ampleur de la hausse après 2050 : la différence entre +44 cm et +101 cm en 2100 dépend des choix faits maintenant. Le GIEC est formel : chaque dixième de degré de réchauffement évité réduit la hausse à long terme.
La montée des eaux concerne-t-elle aussi les outre-mer ?
Absolument, et de façon souvent plus aiguë. Les territoires ultramarins (Polynésie, Nouvelle-Calédonie, Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Mayotte) sont des îles à faible altitude, exposées aux cyclones et dépendantes d'écosystèmes côtiers fragiles. Les récifs coralliens, barrière naturelle contre les vagues, sont eux-mêmes menacés par le réchauffement, créant un double risque.
Faut-il encore acheter un bien immobilier sur le littoral ?
La question mérite d'être posée au cas par cas. Consultez le PPRL de la commune (disponible en mairie ou en préfecture), vérifiez si le bien est en zone 0-30 ans ou 30-100 ans du recul du trait de côte, et prenez en compte l'évolution probable de la valeur du bien et de son assurabilité. Un bien en hauteur sur une côte rocheuse n'a pas le même profil de risque qu'une maison de plain-pied derrière une digue dans un marais littoral.
Sources
- GIEC — AR6, chapitre « Ocean, Cryosphere and Sea Level Change » (2021)
- BRGM — Projections régionalisées du niveau de la mer pour les côtes françaises
- Cerema — Indicateur national de l'érosion côtière
- Observatoire national du trait de côte — Données et cartographies
- Loi Climat et Résilience — Décret n° 2022-750 du 29 avril 2022 (liste des 126 communes)
- Ministère de la Transition écologique — Plans de prévention des risques littoraux
- Copernicus Climate Change Service — Sea level rise indicators



