240 000 fragments de plastique par litre. C'est le chiffre publié en janvier 2024 par des chercheurs de l'université Columbia dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Cent fois plus que les estimations précédentes. Si l'étude portait sur l'eau en bouteille, elle a relancé une interrogation plus large : que contient vraiment l'eau qui sort de notre robinet ?
En France, la question prend une dimension réglementaire concrète depuis le 12 janvier 2026. L'entrée en vigueur de nouveaux paramètres de contrôle, issus de la directive européenne 2020/2184, impose pour la première fois la surveillance de 20 PFAS et de plusieurs substances émergentes dans l'eau potable. Un tournant, mais qui ne règle pas tout.
Ce que dit la directive européenne 2020/2184
Adoptée le 16 décembre 2020, la directive européenne sur l'eau potable remplace un texte vieux de vingt ans (directive 98/83/CE). Elle renforce les exigences de qualité et introduit des paramètres inédits. La France l'a transposée par ordonnance le 22 décembre 2022, puis par une série d'arrêtés précisant les modalités de contrôle.
Les nouveaux paramètres obligatoires au 12 janvier 2026
La date du 12 janvier 2026 marque l'échéance fixée par la directive pour le respect de valeurs paramétriques renforcées. Parmi les ajouts majeurs :
- PFAS (somme de 20 substances) : limite de qualité fixée à 0,10 µg/L (100 ng/L) au robinet du consommateur
- PFAS (total) : limite de 0,50 µg/L pour l'ensemble des substances per- et polyfluoroalkylées
- Bisphénol A : limite de 2,5 µg/L, première fois qu'un perturbateur endocrinien est encadré dans l'eau potable
- Chlorate et chlorite : valeurs paramétriques de 0,25 mg/L chacun
- Acides haloacétiques (HAA5) : 60 µg/L
- Microcystine-LR : 1 µg/L (toxine de cyanobactérie)
- Uranium : 30 µg/L
Concrètement, les distributeurs d'eau et les agences régionales de santé (ARS) doivent désormais rechercher systématiquement ces substances lors des contrôles sanitaires.
Et les microplastiques ?
La directive prévoit l'inscription des microplastiques sur une « liste de vigilance » — un mécanisme de surveillance qui précède d'éventuelles normes contraignantes. La Commission européenne a adopté en janvier 2024 une méthodologie standardisée pour mesurer les microplastiques dans l'eau potable. Mais à ce jour, aucune valeur limite n'est fixée.
La raison est méthodologique : il n'existe pas encore de consensus international sur la façon de compter et caractériser les microplastiques dans l'eau. Les particules varient en taille (de 1 µm à 5 mm), en forme (fragments, fibres, billes) et en composition chimique (PET, polyamide, polypropylène, polyéthylène). Comparer les études entre elles reste délicat.
Microplastiques dans l'eau du robinet : que disent les études ?
L'état des lieux français
En France, l'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) a mené le projet MicrEAU pour développer une méthode robuste de détection des microplastiques dans l'eau de consommation. Les résultats confirment la présence de particules, mais à des niveaux très variables selon les sources d'eau et les traitements appliqués.
Une étude menée à Toulouse en 2025 a analysé l'eau du robinet et dix marques d'eau en bouteille. Résultat : l'eau du robinet contenait environ 413 particules par litre, un chiffre supérieur à huit des dix marques testées. Fait notable : la quasi-totalité des particules mesuraient moins de 20 micromètres, soit en dessous du seuil de détection des méthodes standard préconisées par l'UE.
Le SEDIF (Syndicat des eaux d'Île-de-France), qui dessert 4,6 millions de consommateurs, a conduit une étude de deux ans sur trois usines traitant les eaux de la Seine, de la Marne et de l'Oise. Conclusion : les procédés de potabilisation éliminent plus de 99 % des microplastiques présents dans l'eau brute. Une performance rassurante, mais qui dépend fortement du niveau de traitement — les petites communes dotées d'installations plus rudimentaires n'atteignent pas nécessairement ce niveau de filtration.
L'étude Columbia : un chiffre choc à contextualiser
Les 240 000 particules par litre annoncées par l'étude de Columbia concernaient l'eau en bouteille, analysée avec une technique de pointe (microscopie Raman stimulée) capable de détecter les nanoplastiques — des fragments inférieurs à 1 micromètre. Ce niveau de résolution est inédit et explique l'écart considérable avec les estimations antérieures.
Les auteurs ont identifié 17 types de polymères, dont le polyamide (nylon), le PET, le polystyrène et le polypropylène. Fait paradoxal : le nylon, polymère le plus fréquent, provient largement des membranes de filtration utilisées dans les usines de traitement de l'eau, et non de l'environnement extérieur.
PFAS dans l'eau potable : la contamination invisible
Si les microplastiques restent difficiles à réglementer faute de méthode de mesure consensuelle, les PFAS font l'objet d'un cadre désormais strict.
Les résultats de la campagne nationale ANSES
L'ANSES a mené entre 2023 et 2025 une campagne nationale de mesure sur 627 points de distribution, couvrant 20 % de l'eau distribuée en France. Sur 35 PFAS recherchés :
- 20 ont été détectés dans les eaux brutes, 19 dans l'eau du robinet
- 92 % des échantillons contiennent de l'acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS « ultra-court »
- Concentration médiane de TFA dans l'eau distribuée : 780 ng/L
- 99,6 % des réseaux analysés respectent les limites réglementaires
Le TFA est un cas à part. Produit de dégradation de nombreux pesticides fluorés et gaz réfrigérants, il est omniprésent dans l'environnement. Son caractère très soluble et sa petite taille moléculaire le rendent difficile à éliminer par les traitements conventionnels. Or, il n'est pas inclus dans les 20 PFAS soumis à la limite de 0,10 µg/L — un point de friction entre les autorités sanitaires et les associations environnementales.
Ce que dit le ministère de la Santé
L'instruction DGS/EA4/2025/22 du 19 février 2025 précise les modalités de gestion des risques liés aux PFAS dans l'eau potable. En cas de dépassement du seuil de 0,10 µg/L, les ARS doivent engager une procédure de restriction d'usage et d'information du public. Les distributeurs doivent mettre en place des plans d'action correctifs.
Depuis l'interdiction progressive des PFAS dans les cosmétiques et textiles au 1er janvier 2026, la France renforce simultanément la surveillance dans l'eau potable. La question reste de savoir si les seuils actuels sont suffisamment protecteurs.
Faut-il s'inquiéter ?
La réponse courte : non, pas de panique. Mais oui, il faut rester vigilant.
Ce qui rassure
- L'eau du robinet en France est l'un des aliments les plus contrôlés : plus de 300 paramètres surveillés, plus de 12 millions d'analyses par an réalisées par les ARS
- Les usines de potabilisation modernes éliminent plus de 99 % des microplastiques
- 99,6 % des réseaux respectent les seuils PFAS réglementaires
- Les études de l'OMS concluent que le risque sanitaire lié aux microplastiques dans l'eau potable est faible en l'état actuel des connaissances
Ce qui préoccupe
- Les nanoplastiques (inférieurs à 1 µm) traversent les membranes biologiques : des études ont documenté leur présence dans le sang, le foie, les reins et même le cerveau humain
- Le TFA, présent dans 92 % des échantillons, n'est pas encore réglementé parmi les 20 PFAS surveillés
- Les petites collectivités disposent d'installations de traitement moins performantes que les grandes métropoles
- La contamination est cumulative : microplastiques, PFAS, pesticides, résidus médicamenteux s'additionnent dans l'organisme, et les effets « cocktail » restent mal évalués
L'avis des scientifiques
Plusieurs chercheurs plaident pour une approche de précaution. Le professeur Bart Koelmans (université de Wageningen), auteur d'une méta-analyse sur les microplastiques dans l'eau potable, estime que les données actuelles ne permettent pas de conclure à un risque sanitaire avéré, mais que l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence. L'ANSES recommande de poursuivre les recherches, notamment sur les nanoplastiques et les effets chroniques à faible dose.
Comment réduire son exposition
En attendant des normes plus strictes sur les microplastiques, quelques gestes concrets permettent de limiter l'exposition :
- Privilégier l'eau du robinet : paradoxalement, elle contient en moyenne moins de microplastiques que l'eau en bouteille plastique. Et elle est contrôlée en continu.
- Laisser couler quelques secondes avant de remplir un verre le matin, pour évacuer l'eau stagnante dans les canalisations.
- Utiliser un filtre à charbon actif : les systèmes à charbon actif (carafe filtrante de bonne qualité ou filtre sur robinet) retiennent une partie des microplastiques, des PFAS et du chlore. L'osmose inverse est plus efficace mais plus coûteuse.
- Éviter de chauffer l'eau dans des récipients en plastique : la chaleur multiplie le relargage de microparticules.
- Éviter les bouteilles plastiques exposées au soleil ou à la chaleur : le PET libère davantage de particules à température élevée.
Ce qui va changer dans les prochaines années
Le cadre réglementaire est en mouvement. Plusieurs évolutions sont attendues :
- 2026-2027 : premiers résultats de la surveillance des microplastiques sur la « liste de vigilance » européenne. Si les concentrations s'avèrent préoccupantes, la Commission pourra proposer des valeurs limites contraignantes.
- 2027 : la France doit remettre au Parlement un rapport sur les normes PFAS dans l'eau potable, avec d'éventuelles propositions de renforcement.
- 2030 : échéance européenne pour l'abaissement potentiel des seuils PFAS et l'intégration de nouveaux paramètres, dont les microplastiques.
Le traité mondial sur la pollution plastique, en cours de négociation sous l'égide de l'ONU, pourrait également accélérer les choses en imposant des réductions de production de plastique à la source — le seul levier véritablement efficace à long terme.
FAQ
L'eau du robinet est-elle plus sûre que l'eau en bouteille ?
Du point de vue des microplastiques, oui. Les études montrent des concentrations comparables ou inférieures dans l'eau du robinet par rapport à l'eau en bouteille plastique. L'eau du robinet bénéficie en outre d'un contrôle sanitaire permanent, ce qui n'est pas le cas de l'eau embouteillée une fois conditionnée.
Les carafes filtrantes éliminent-elles les microplastiques ?
Partiellement. Les filtres à charbon actif retiennent les particules les plus grosses (au-dessus de 20 µm environ), mais laissent passer les nanoplastiques. Les systèmes d'osmose inverse sont plus performants. Aucun système domestique n'élimine 100 % des microparticules.
Les PFAS et les microplastiques sont-ils liés ?
Indirectement. Les microplastiques peuvent servir de « transporteurs » de polluants chimiques, dont les PFAS, en les adsorbant à leur surface. L'ingestion de microplastiques contaminés expose donc potentiellement l'organisme à un cocktail de substances. Le bilan environnement 2025 revient sur cette convergence des pollutions.
Où consulter la qualité de l'eau de ma commune ?
Le site du ministère de la Santé publie les résultats du contrôle sanitaire commune par commune. Le service « Qualité de l'eau potable » sur data.gouv.fr permet également de consulter les analyses, y compris les résultats PFAS depuis janvier 2026.
Sources
- Directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020 — EUR-Lex
- Ordonnance n° 2022-1611 du 22 décembre 2022 — Légifrance
- Analyses d'eau potable : ce qui change au 1er janvier 2026 — Eurofins France
- Nouvelles exigences pour la qualité de l'eau potable dès 2026 — Saur
- Les PFAS et l'eau destinée à la consommation humaine — Ministère de la Santé
- ANSES — Campagne nationale PFAS eau potable (2023-2025)
- Interview SEDIF : élimination de plus de 99 % des microplastiques
- Microplastiques dans l'eau potable — Techniques de l'Ingénieur




