La décision est passée presque inaperçue dans le bruit de la rentrée politique de septembre 2025. Un arrêté modificatif de la CRE (Commission de régulation de l'énergie) a confirmé la non-reconduction du tarif d'achat garanti pour les nouvelles installations de méthanisation en cogénération au-delà du 31 décembre 2025. Traduction concrète : les porteurs de projets qui comptaient sur la vente d'électricité à prix garanti pour équilibrer leur modèle économique se retrouvent face à un vide. Et pour les 1 700 installations déjà en service dont les contrats de 15 ans arrivent à échéance d'ici 2030, la question de la reconversion est devenue une urgence existentielle.
La cogénération : un modèle qui a longtemps bien fonctionné#
Pour comprendre l'ampleur du choc, il faut rappeler comment fonctionne une installation de méthanisation en cogénération. La méthanisation consiste à faire fermenter des matières organiques (lisier, fumier, déjections d'élevage, résidus de cultures) dans un digesteur anaérobie. Le biogaz produit, composé majoritairement de méthane, est brûlé dans un moteur de cogénération qui génère simultanément de la chaleur et de l'électricité. L'électricité est revendue au réseau à un tarif fixé par l'État pour une durée de 15 ans. La chaleur est utilisée en circuit interne (chauffage du digesteur) ou valorisée localement.
Ce modèle a été le pilier du développement de la méthanisation agricole en France depuis le milieu des années 2000. Le tarif d'achat garanti, fixé entre 12 et 19 centimes d'euro par kilowattheure selon la taille de l'installation et la date de contractualisation, permettait de sécuriser les revenus sur une durée suffisante pour amortir des investissements lourds (entre 1 et 5 millions d'euros selon la capacité). À son pic, en 2020, la France comptait plus de 900 installations de cogénération agricole.
Pourquoi le tarif a été supprimé#
La suppression du tarif garanti pour les nouvelles installations n'est pas une décision arbitraire. Elle s'inscrit dans l'évolution générale de la politique européenne de soutien aux énergies renouvelables, qui tend à sortir les filières matures de la subvention directe au profit de mécanismes de marché. Le biogaz en cogénération est une technologie mature : son coût de production a baissé de 40 % en dix ans.
La CRE a également mis en avant des enjeux de cohérence avec la stratégie nationale de développement du biométhane injecté dans les réseaux de gaz naturel. L'injection, qui permet de substituer directement le biométhane épuré au gaz naturel fossile dans les réseaux de distribution existants, est jugée plus efficiente que la cogénération pour plusieurs raisons : meilleur rendement énergétique global (moins de pertes par rapport à la double conversion chaleur-électricité), meilleur alignement avec les objectifs de décarbonation du gaz, et valeur économique supérieure du biométhane injecté par rapport à l'électricité produite par cogénération.
GRTgaz, le gestionnaire du réseau de transport de gaz, et les distributeurs (GRDF en tête) ont activement promu ce changement de paradigme. Le biométhane injecté bénéficie d'un mécanisme de soutien spécifique (le "complément de rémunération" ou CRE, distinct de l'ancienne CRE de régulation) qui garantit un revenu sur 15 ans aux producteurs qui s'engagent dans cette voie.
Les éleveurs bretons et normands : première ligne de la crise#
La réalité du terrain est cependant bien plus complexe que le discours sur la "transition vers l'injection". Passer d'une installation de cogénération à une unité de purification du biogaz pour injection requiert des investissements supplémentaires de 800 000 à 2 millions d'euros selon la capacité, pour un délai de retour sur investissement de 8 à 12 ans supplémentaires. Pour des exploitations agricoles déjà endettées après un premier cycle d'investissement, c'est souvent financièrement impossible sans apport extérieur significatif.
La Bretagne concentre environ 30 % des installations de cogénération agricole françaises, du fait de la densité de l'élevage porcin et bovin dans la région. Les syndicats agricoles bretons (FNSEA, Jeunes Agriculteurs) alertent depuis mi-2025 sur le risque de fermetures en cascade : une trentaine d'installations seraient en situation financière critique, incapables d'absorber simultanément la fin du tarif garanti et le coût d'une reconversion à l'injection. La Normandie est dans une situation comparable, avec des installations de taille moyenne (entre 100 et 300 kW de puissance électrique installée) particulièrement exposées.
L'impact ne se limite pas aux exploitations directement concernées. Ces installations valorisaient des déjections d'élevage de plusieurs fermes voisines en circuit court. Si elles ferment, les éleveurs partenaires devront soit stocker et épandre des quantités supplémentaires de lisier (avec des contraintes réglementaires de plus en plus strictes en zone vulnérable nitrates), soit payer pour l'évacuation de matières organiques qui étaient jusqu'ici transformées en énergie et en digestat valorisable comme fertilisant.
Qui s'en sort, qui coule#
La fracture se dessine clairement entre deux profils d'installation. D'un côté, les grandes unités collectives (au-delà de 500 kW électrique), souvent portées par des groupements d'agriculteurs ou des coopératives, qui disposent des volumes de matières suffisants pour rentabiliser une unité de purification et d'injection, et qui ont pu accéder à des financements bancaires sur la base d'un bilan consolidé solide. Ces acteurs se reconvertissent, parfois non sans douleur, mais ils s'en sortent.
De l'autre côté, les petites unités individuelles (50 à 150 kW), souvent portées par un seul éleveur qui a investi son propre capital sur la foi du tarif garanti, sans réserves financières suffisantes pour un second investissement transformationnel. Ce sont elles qui sont en danger, et ce sont précisément les installations qui avaient été conçues pour permettre à des exploitations de taille modeste d'accéder aux revenus de l'énergie verte.
Certaines installations trouvent une troisième voie : la vente du biogaz brut à des agrégateurs qui se chargent de la purification et de l'injection. Ce modèle de "biogaz as a service" commence à émerger, avec des acteurs comme Engie Biogaz ou Enerbiom qui proposent des contrats d'achat du biogaz brut à la porte du digesteur. Le producteur évite l'investissement en purification, mais cède une partie de la marge au prestataire. La viabilité économique dépend du prix offert par l'agrégateur, qui lui-même dépend des conditions de marché du gaz.
L'objectif biométhane 2030 : ambitieux, mais réaliste ?#
Malgré la crise des installations de cogénération, les objectifs nationaux pour le biométhane restent officiellement inchangés. La Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) prévoit de tripler la production de biométhane injecté entre 2024 et 2030, pour atteindre 10 TWh annuels. Cela représente une multiplication par 3 à 3,5 du parc actuel d'installations d'injection.
Ces objectifs s'inscrivent dans un contexte favorable : la demande de gaz renouvelable est portée par les industriels souhaitant décarboner leurs procédés thermiques, et par les réglementations européennes sur la part de gaz renouvelable dans les réseaux. L'ADEME estime que le potentiel technique de la méthanisation en France (toutes sources de matières organiques confondues) est suffisant pour atteindre ces objectifs, à condition que la dynamique d'investissement reste soutenue.
Mais la crise actuelle envoie un signal négatif aux porteurs de projets en phase de développement. Plusieurs études bancaires publiées en fin 2025 montrent un allongement des délais de financement pour les nouvelles installations de méthanisation, les établissements de crédit s'interrogeant sur la stabilité du cadre réglementaire après la suppression du tarif de cogénération. La prime de risque demandée par les banques a augmenté de 1 à 1,5 point de pourcentage en moyenne, ce qui renchérit le coût du capital pour les projets d'injection.
La comparaison avec d'autres filières d'énergie renouvelable est éclairante. Le solaire photovoltaïque a traversé une crise similaire lors de la suppression du tarif d'achat garanti en 2011-2012, avant de rebondir grâce à la baisse des coûts des panneaux. Pour la méthanisation, la baisse des coûts de purification et d'injection est réelle mais plus lente, et le modèle économique repose davantage sur la logistique des intrants que sur le coût des équipements.
Ce que demandent les acteurs de la filière#
France Gaz Renouvelables, le syndicat professionnel du secteur, a publié en janvier 2026 un plan de sortie de crise en cinq points. Le premier est la mise en place d'un mécanisme de transition spécifique pour les installations de cogénération dont le contrat arrive à échéance avant 2028 : une prime à la reconversion vers l'injection, modulée selon la taille de l'installation et la situation financière du porteur de projet. Le coût estimé pour l'État est de 200 à 300 millions d'euros sur 5 ans, soit une fraction du coût de fermeture des installations en cascade.
Le deuxième point porte sur les garanties d'origine du biométhane, dont la valeur sur le marché européen reste insuffisamment exploitée par les producteurs français faute d'une plateforme nationale d'échange liquide. Une bourse centralisée des garanties d'origine, gérée par RTE ou GRTgaz, permettrait aux producteurs de valoriser leur production à un prix de marché supérieur au complément de rémunération actuel.
Le lien avec les enjeux plus larges de stockage de l'énergie est direct : le biométhane injecté dans les réseaux de gaz constitue une forme de stockage saisonnier de l'énergie renouvelable, complémentaire des batteries et de l'hydrogène vert. Affaiblir la filière méthanisation, c'est aussi affaiblir une pièce du puzzle de la flexibilité énergétique que le système électrique français aura impérativement besoin d'ici 2030.
La question de la sobriété énergétique est aussi en jeu : les installations de méthanisation agricoles permettent de réduire les besoins en engrais de synthèse (le digestat remplace une partie des intrants azotés) et de traiter des déchets organiques qui sinon seraient incinérés ou enfouis. Leur disparition ne serait pas seulement une perte énergétique : ce serait une régression de la circularité dans les filières agricoles.
La décision attendue du premier trimestre 2026#
Le ministère de la Transition énergétique a annoncé en décembre 2025 un "plan d'accompagnement de la filière méthanisation" à publier au premier trimestre 2026. Les acteurs de la filière l'attendent avec une impatience mêlée d'inquiétude : si le plan se limite à des mesures d'accompagnement à la fermeture des installations non reconvertibles, sans mécanisme de soutien à la transition, plusieurs centaines d'exploitations agricoles pourraient se retrouver dans une impasse financière dès 2026-2027.
Si en revanche le plan prévoit un mécanisme de prime à la reconversion réellement dimensionné aux besoins, la filière estime que 60 à 70 % des installations de cogénération existantes pourraient être reconverties à l'injection d'ici 2030, contribuant ainsi à l'objectif de triplement de la production. C'est techniquement réalisable. Reste à savoir si la volonté politique sera au rendez-vous, dans un contexte budgétaire contraint et une filière qui n'a pas la visibilité médiatique du solaire ou de l'éolien.



