1 082 loups. C'est l'estimation officielle de la population lupine en France à l'issue du suivi hivernal 2024-2025, publiée par l'Office français de la biodiversité (OFB). Un chiffre en légère hausse par rapport aux 1 013 individus recensés en 2024, mais qui masque une réalité plus tendue : les attaques sur les troupeaux ont bondi, la cohabitation reste un casse-tête, et la réglementation vient de connaître un tournant majeur.
Une population qui se stabilise, un territoire qui s'étend
Selon l'OFB, la population de loups « s'établit désormais, avec un intervalle de confiance à 95 %, entre 989 et 1 187 individus ». Cette estimation repose sur l'analyse de 2 300 échantillons génétiques collectés par le réseau loup-lynx durant l'hiver 2024-2025, un dispositif multi-partenarial qui mobilise agents de l'OFB, techniciens des parcs nationaux, chasseurs et bénévoles.
Si les effectifs se stabilisent, l'aire de présence continue de croître. En 2024, la présence régulière du loup est attestée sur 59 800 km², tandis qu'une présence occasionnelle couvre 68 800 km². Longtemps cantonné aux Alpes, le prédateur s'est installé dans le Jura, les Vosges, le Massif central, les Pyrénées et jusqu'en Normandie. Cette expansion géographique multiplie les fronts de tension avec les éleveurs.
Le loup est l'un des grands carnivores dont le retour en France illustre les enjeux plus larges de la conservation des espèces menacées en France. Sa protection, inscrite dans la Convention de Berne et la directive européenne Habitats, se heurte depuis trente ans à la réalité pastorale.
Des attaques en nette hausse
Les chiffres de la prédation en 2025 sont sans appel. Au 31 mai, le bilan faisait déjà état de 815 constats supplémentaires et 2 500 victimes de plus par rapport à la même période en 2024, selon les données de la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes. La région PACA, zone historique de présence du loup, concentre à elle seule 522 constats supplémentaires et près de 1 500 victimes.
Dans les Hautes-Alpes, le département le plus touché, 345 attaques et 857 victimes étaient recensées à fin octobre 2025. Au niveau national, les prédations ont augmenté de 5 % en nombre d'attaques et de 10 % en nombre de victimes par rapport à 2024.
Fait notable : les élevages bovins sont de plus en plus concernés. Les dommages sur bovins représentent désormais 7,5 % des attaques, contre une part marginale il y a dix ans. Une évolution qui élargit le spectre des éleveurs impactés bien au-delà du seul monde ovin.
Le triptyque de protection : clôtures, gardiennage, patous
Face à la prédation, l'État finance un dispositif de protection reposant sur trois piliers :
- Clôtures électrifiées : des parcs de nuit mobiles ou fixes, alimentés par batterie ou secteur, créent une barrière physique autour des troupeaux pendant les heures les plus risquées
- Gardiennage renforcé : la présence humaine permanente (berger, aide-berger) reste le moyen de dissuasion le plus efficace, particulièrement en estive alpine
- Chiens de protection : les patous (montagne des Pyrénées), maremmanes ou bergers d'Anatolie vivent au milieu du troupeau et dissuadent les prédateurs par leur présence imposante
Les chiens patou sont plébiscités par de nombreux éleveurs. « Sur les pièges-photos, on ne voit jamais rien quand il y a les chiens dans les parcs », témoigne un éleveur alpin. Mais la méthode a ses limites : un chien de protection demande un investissement en temps considérable (éducation, socialisation au troupeau) et génère parfois des conflits avec les randonneurs.
Malgré ces dispositifs, les syndicats d'éleveurs dénoncent leur insuffisance. La FDSEA de Haute-Marne pointe que « 90 % des troupeaux attaqués le sont sur des parcelles protégées ». En cause : l'adaptabilité du loup, qui apprend à contourner les clôtures, et le sous-dimensionnement des aides dans les départements nouvellement colonisés.
Indemnisation : des montants en hausse, des délais qui traînent
En 2023, 4,7 millions d'euros ont été versés aux éleveurs victimes de prédation, pour 4 091 constats d'attaque. Les barèmes ont été revalorisés début 2024 : +33 % pour les ovins, +25 % pour les caprins. Une brebis tuée par un loup est indemnisée autour de 200 euros, un bélier reproducteur peut atteindre 800 euros.
Mais l'indemnisation ne couvre pas tout. Le stress du troupeau après une attaque provoque des avortements, des baisses de production laitière et une dispersion des animaux parfois mortelle (chutes de falaise en montagne). Ces « pertes indirectes » sont difficilement quantifiables et restent sous-compensées. Le Plan National d'Actions (PNA) loup 2024-2029 prévoit de réduire le délai d'indemnisation à un maximum de 125 jours, mais les éleveurs jugent ce délai encore trop long.
Tirs de défense et quota d'abattage : ce qui change
Le quota d'abattage est calculé à hauteur de 19 % de la population estimée. Pour 2025, il a été fixé à 192 loups, contre 209 en 2024 (en raison de la baisse de l'estimation 2024). Mi-juillet 2025, 75 loups avaient déjà été tués par tirs dérogatoires — un rythme qui laissait présager un épuisement du quota avant la fin de l'estive.
Le tournant réglementaire majeur est intervenu en septembre 2025. Transposant le reclassement du loup par l'UE (d'espèce « strictement protégée » à « protégée », validé par le Parlement européen en mai 2025), l'État a annoncé qu'à partir de 2026, les éleveurs pourront abattre un loup sans autorisation préalable en cas d'attaque de leur troupeau. On passe d'un régime d'autorisations dérogatoires à un système déclaratif — une simplification réclamée de longue date par le monde agricole.
Ce reclassement européen s'inscrit dans un contexte plus large de tensions autour de la politique environnementale. Le déclin des pollinisateurs en Europe fait face au même dilemme : comment concilier conservation des espèces et contraintes économiques des filières agricoles ?
Un plan national sous tension
Le PNA loup 2024-2029, adopté en février 2024 et coordonné par la préfète Fabienne Buccio, tente de tenir l'équilibre. Ses axes principaux :
- Renforcer la protection des troupeaux : augmentation des aides aux mesures de protection, accompagnement technique renforcé dans les nouveaux départements de présence
- Fiabiliser le suivi de population : amélioration des protocoles génétiques, transparence des données
- Adapter le cadre juridique : simplification des tirs de défense, meilleure réactivité face aux situations d'urgence
- Évaluer la viabilité à long terme : le MNHN et l'OFB ont produit un rapport d'expertise sur la viabilité de la population à l'horizon 2035. Les simulations montrent que la population peut évoluer à la hausse comme à la baisse, avec une probabilité non négligeable de déclin si le taux de prélèvement reste à 19 %
Le Groupe National Loup, qui réunit État, éleveurs, ONG, chasseurs et scientifiques, reste le lieu de confrontation entre deux visions difficilement réconciliables. D'un côté, les associations de protection de la nature dénoncent un assouplissement qui fragilise la conservation d'une espèce à peine rétablie. De l'autre, les éleveurs considèrent que les mesures actuelles sont structurellement insuffisantes face à un prédateur dont l'intelligence d'adaptation surpasse les dispositifs déployés.
La gestion du loup en France cristallise un conflit plus profond entre conservation de la biodiversité et survie économique du pastoralisme. Ce débat fait écho aux négociations internationales sur la protection des écosystèmes, comme celles du traité haute mer BBNJ — la question reste toujours la même : quel prix accorder à la coexistence ?
Sources
- OFB — État de conservation du loup en France, mise à jour 2025
- Préfecture Auvergne-Rhône-Alpes — Groupe National Loup, estimation de population 2025
- France 3 — Abattage des loups sans autorisation préalable, 2026
- La France Agricole — Les attaques de loups redoublent
- Ministère de l'Agriculture — Aides contre la prédation



