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Lithium en Alsace : le premier forage divise

Par Jennifer D.

7 min de lecture
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Novembre 2025, Schwabwiller, Bas-Rhin. Une foreuse s'enfonce dans le sous-sol alsacien à plus de 3 000 mètres de profondeur. Objectif officiel : atteindre la saumure géothermale et en extraire le lithium — environ 180 mg par litre selon les analyses menées sur les centrales de Soultz-sous-Forêts et Rittershoffen. Première mondiale en France. Mais à 30 kilomètres de là, la centrale de Rittershoffen vient d'être mise à l'arrêt sur ordre préfectoral après trois séismes induits en décembre 2025. La promesse industrielle et le risque sismique cohabitent désormais dans la même vallée rhénane.

Une ressource stratégique enfouie sous les vignes#

Le Fossé rhénan n'est pas seulement un couloir géologique remarquable — c'est un réservoir de lithium que la France regarde avec un appétit croissant depuis la décarbonisation de l'automobile. Les saumures géothermales profondes de l'Alsace du Nord contiennent une concentration estimée à 180 mg/L de lithium, une teneur jugée commercialement exploitable. À titre de comparaison, les salares chiliens ou argentins affichent des concentrations de 200 à 1 400 mg/L, mais nécessitent des milliers de kilomètres de logistique intercontinentale.

La startup Lithium de France, fondée en 2020, a été la première à formaliser un projet d'extraction directe sur site géothermal (EDL — extraction directe de lithium). Le principe : pomper la saumure chaude, en extraire le lithium par adsorption sélective, puis réinjecter le fluide dans le sous-sol. Aucune excavation minière, pas de bassin d'évaporation. Sur le papier, le bilan environnemental est sans commune mesure avec l'extraction conventionnelle.

Le forage de Schwabwiller, démarré en novembre 2025, constitue le premier puits de production à vocation lithium sur le territoire français. Il s'agit d'un doublet géothermique — un puits producteur et un puits injecteur — dont le chantier s'étale sur environ 12 mois. La capacité cible annoncée : 1 500 tonnes d'hydroxyde de lithium monohydraté de qualité batterie par an, de quoi alimenter les batteries d'environ 30 000 véhicules électriques.

Stellantis dans le jeu, l'État en embuscade#

Derrière le projet géothermique de la région de Mulhouse, c'est un partenariat industriel beaucoup plus lourd qui se profile : Stellantis, le géant automobile franco-italo-américain, a co-financé les études préliminaires pour sécuriser une partie de son approvisionnement en lithium européen. En février 2026, l'État français a subi un revers judiciaire dans ce dossier — un recours porté par des collectivités locales et des associations ayant abouti à l'annulation partielle du permis exclusif de recherche associé au projet.

Ce n'est pas un épiphénomène. C'est le symptôme d'une tension structurelle : la France veut son lithium domestique pour tenir ses engagements industriels (gigafactories, plan batteries), mais n'a pas réussi à construire l'acceptabilité sociale du projet en amont.

La question posée aux élus locaux est simple : accepte-t-on le risque sismique sur un territoire déjà marqué par la catastrophe de la centrale géothermique de Bâle en 2006 (un tremblement de terre de magnitude 3,4 avait stoppé net le projet suisse), en échange d'une ressource stratégique nationale ?

Rittershoffen : le signal d'alarme de décembre 2025#

La centrale géothermique de Rittershoffen, exploitée par Électricité de Strasbourg (filiale d'EDF), opérait depuis 2016 sans incident majeur. En décembre 2025, trois séismes induits ont conduit le préfet du Bas-Rhin à ordonner son arrêt. Ces événements sismiques, bien que de faible magnitude, ont immédiatement remis en question la narrative du secteur sur la maîtrise du risque.

Quelques mois plus tôt, en juin 2025, Lithium de France avait elle-même renoncé à un forage prévu à Soufflenheim, évoquant des inquiétudes sur l'activité sismique locale. Ce renoncement volontaire, s'il témoigne d'une certaine responsabilité opérationnelle, illustre aussi l'incertitude persistante sur la cartographie fine des failles dans le sous-sol alsacien.

Le paradoxe est cruel : l'Alsace concentre les meilleures compétences géothermales de France (le site de Soultz-sous-Forêts est le laboratoire européen de référence depuis les années 1980), mais aussi les populations les plus méfiantes à l'égard de ces technologies après des décennies d'accidents et de micro-séismes documentés.

Viridian à Lauterbourg : la raffinerie qui ne fore pas#

À l'autre bout de la chaîne de valeur, une jeune entreprise strasbourgeoise adopte une stratégie différente. Viridian a confirmé en 2025 l'implantation de la première usine de raffinage de lithium de France à Lauterbourg, en bordure du Rhin. La mise en service est attendue fin 2027 ou début 2028.

La nuance est importante : Viridian ne fore pas. Elle importe du carbonate de lithium, probablement d'Amérique du Sud ou d'Australie dans un premier temps, et le convertit en hydroxyde de lithium — le format requis par les fabricants de batteries NMC (nickel-manganèse-cobalt). Ce maillon de raffinage manque cruellement en Europe : l'essentiel de la transformation se fait encore en Chine, qui traite plus de 60 % du lithium mondial.

L'installation de Lauterbourg ne résout pas la question de l'extraction domestique. Elle crée néanmoins un outil industriel sur lequel Lithium de France ou d'autres producteurs pourraient s'appuyer à terme. La complémentarité entre les deux projets est réelle, à condition que le forage de Schwabwiller survive aux contentieux juridiques et aux aléas sismiques.

L'équation impossible de la souveraineté#

La France importe aujourd'hui la quasi-totalité de son lithium, principalement d'Australie et du Chili, en passant par des chaînes de raffinage dominées par la Chine. Le coût de cette dépendance est bien documenté : vulnérabilité aux disruptions géopolitiques, empreinte carbone du transport intercontinental, absence de maîtrise des prix sur un marché volatil.

Le lithium alsacien représente une opportunité réelle de réduire cette dépendance. Mais les obstacles s'accumulent : recours juridiques, séismes induits, acceptabilité locale, incertitude sur les coûts d'extraction (l'EDL reste une technologie en phase de démonstration industrielle à grande échelle), et compétition frontale avec des projets similaires en Allemagne, aux Pays-Bas et au Portugal.

La Commission européenne, via son règlement sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, entré en vigueur en 2024), fixe un objectif de 10 % d'extraction domestique de lithium en Europe d'ici 2030. L'Alsace pourrait contribuer à cet objectif — si les forages ne déclenchent pas les oppositions qui ont tué d'autres projets avant eux.

Pour ne pas réduire le débat à l'opposition binaire « lithium ou environnement », il faut poser la vraie question : quel niveau de risque sismique la société française est-elle prête à accepter pour réduire sa dépendance aux mines de Copiapó ou de Pilbara ? Cette question n'a pas encore été posée publiquement avec la clarté qu'elle mérite.

Ce que l'on sait avec certitude : le forage de Schwabwiller tournera pendant 12 mois. Les résultats décideront si le lithium géothermique alsacien reste une promesse ou devient une filière. L'État, Stellantis et Lithium de France ont misé gros. Les habitants de l'Outre-Forêt, eux, attendent de voir si leur sous-sol tiendra.


Pour aller plus loin sur les enjeux énergétiques liés aux matières critiques, lire notre analyse sur l'hydrogène vert, bleu et gris, notre bilan des énergies renouvelables en France et notre dossier sur le potentiel inexploité de la géothermie française.

Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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