Le 20 mars 2023, le GIEC publiait le rapport de synthèse de son sixième cycle d'évaluation. Un document de 8 000 pages condensé en quelques dizaines de conclusions qui font autorité. Résultat : le réchauffement s'accélère, la fenêtre pour agir se referme, et la France n'est pas épargnée. Voici tout ce qu'il faut savoir.
Le GIEC, c'est quoi exactement ?
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) n'est pas un laboratoire de recherche. Il ne produit pas de nouvelles données scientifiques. Son rôle est ailleurs : synthétiser l'ensemble de la littérature scientifique mondiale sur le climat pour en tirer des conclusions actionnables à destination des décideurs politiques.
Créé en 1988 sous l'égide du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et de l'Organisation météorologique mondiale (OMM), le GIEC regroupe aujourd'hui 195 pays membres. Ses rapports sont rédigés par des scientifiques bénévoles — des climatologues, océanographes, économistes, biologistes — puis relus ligne par ligne par des gouvernements qui peuvent formuler des objections. Le résultat est une synthèse qui fait consensus entre la communauté scientifique mondiale et les représentants de 195 États.
C'est précisément cette double validation — scientifique et politique — qui confère aux rapports du GIEC leur autorité unique. Quand le GIEC parle, personne ne peut décemment dire qu'il n'était pas au courant.
Le sixième rapport d'évaluation (AR6) a mobilisé 787 auteurs principaux répartis en trois groupes de travail. Un chiffre qui donne la mesure de l'exercice : jamais autant de cerveaux n'avaient été rassemblés pour évaluer l'état du système climatique planétaire.
AR6 : quatre rapports, huit ans de travaux
Le cycle AR6 ne se résume pas à un seul document. Il s'étale sur plus de huit ans et aboutit à quatre publications majeures :
- Groupe de travail 1 (GT1) — Août 2021 : Les bases physiques du changement climatique. C'est le rapport qui établit les faits bruts : températures, niveaux des mers, événements extrêmes.
- Groupe de travail 2 (GT2) — Février 2022 : Impacts, vulnérabilité et adaptation. Il s'intéresse aux conséquences du changement climatique sur les sociétés humaines et les écosystèmes.
- Groupe de travail 3 (GT3) — Avril 2022 : Atténuation du changement climatique. Il examine les solutions pour réduire les émissions et les coûts associés.
- Rapport de synthèse — 20 mars 2023 : La somme des trois groupes, condensée en un document destiné aux décideurs politiques.
Ce calendrier étalé n'est pas un hasard. Chaque rapport constitue une brique indépendante, suffisamment autonome pour alimenter immédiatement les négociations internationales — notamment les COP annuelles. La COP30 à Belém en 2025 s'est ainsi appuyée directement sur les conclusions de l'AR6.
Le constat : un réchauffement sans précédent
Le premier message de l'AR6 ne laisse aucune ambiguïté : le réchauffement est réel, il est causé par l'activité humaine, et son ampleur est sans précédent depuis des millénaires.
Sur la période 2011-2020, la température moyenne mondiale a augmenté de +1,1°C par rapport à l'ère préindustrielle (1850-1900). Ce chiffre global masque des disparités importantes : les continents se réchauffent plus vite que les océans, avec respectivement +1,6°C et +0,9°C sur la même période.
La concentration de CO2 dans l'atmosphère a atteint 410 ppm en 2019 — un niveau inédit depuis au moins 2 millions d'années, selon les relevés obtenus à partir des carottes de glace et des sédiments marins. Pour donner un ordre de grandeur : à l'ère préindustrielle, cette concentration était d'environ 280 ppm. En moins de deux siècles d'industrialisation, nous avons modifié la composition de l'atmosphère de façon radicale.
Ce que le GT1 documente avec une précision inédite, c'est aussi la multiplication des événements extrêmes. Vagues de chaleur, précipitations intenses, sécheresses prolongées, cyclones plus puissants : l'empreinte du changement climatique est désormais détectable dans chacun de ces phénomènes. Les catastrophes naturelles de 2025 s'inscrivent pleinement dans cette trajectoire documentée.
Les cinq scénarios SSP : de l'espoir au pire
L'AR6 introduit une nouvelle nomenclature pour ses projections climatiques : les Shared Socioeconomic Pathways (SSP), ou trajectoires socioéconomiques partagées. Contrairement aux anciens scénarios RCP qui ne modélisaient que les émissions, les SSP intègrent simultanément les tendances économiques, démographiques et technologiques qui déterminent ces émissions.
Cinq scénarios principaux sont définis :
| Scénario | Description | Réchauffement médian 2100 |
|---|---|---|
| SSP1-1.9 | Transition rapide, sobriété énergétique | ~1,4°C |
| SSP1-2.6 | Développement durable, émissions nettes zéro avant 2070 | ~1,8°C |
| SSP2-4.5 | Politiques actuelles améliorées, compromis | ~2,7°C |
| SSP3-7.0 | Repli nationaliste, fossiles non régulés | ~3,6°C |
| SSP5-8.5 | Développement intensif aux fossiles, "business as usual" extrême | ~4,4°C |
La lecture de ce tableau est sans appel. Seuls les deux premiers scénarios permettent de rester sous le seuil des 2°C fixé par l'Accord de Paris. Les trois autres impliquent des conséquences catastrophiques et largement irréversibles.
Où se situe-t-on actuellement ? Les politiques climatiques en vigueur dans le monde en 2023 pointaient vers une trajectoire comprise entre SSP2-4.5 et SSP3-7.0, soit un réchauffement de l'ordre de 2,5 à 3°C à horizon 2100. Loin des objectifs de Paris.
Ce que l'AR6 affirme avec une certitude absolue : le seuil de +1,5°C sera atteint dans les années 2030, quel que soit le scénario. Ce n'est plus une question de politique climatique — les émissions passées l'ont déjà rendu inévitable. La question est désormais de savoir si nous allons nous arrêter là ou continuer au-delà.
Le budget carbone : combien de CO2 reste-t-il ?
La notion de budget carbone est l'une des contributions les plus importantes de l'AR6 au débat public. Le principe est simple : pour maintenir le réchauffement sous un seuil donné, il existe une quantité maximale de CO2 que l'humanité peut encore émettre. Une fois ce quota épuisé, le seuil est dépassé.
À la date de publication du rapport, le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à +1,5°C était estimé à 250 gigatonnes de CO2 (Gt CO2). En 2023, cette estimation avait déjà été divisée par deux — les émissions mondiales continuant à atteindre de nouveaux records annuels.
Pour calibrer ce chiffre : les émissions mondiales annuelles avoisinent 40 Gt CO2. À ce rythme, le budget pour +1,5°C sera épuisé en environ six ans à compter de 2023. C'est le calendrier que le GIEC impose à la négociation climatique mondiale.
Pour +2°C, le budget est plus confortable mais la marge reste étroite. Le rapport insiste : chaque dixième de degré supplémentaire aggrave significativement les impacts — ce n'est pas une progression linéaire mais exponentielle pour certains systèmes naturels critiques.
Le secteur de l'énergie est au cœur du défi. Réduire les émissions de CO2 à la vitesse requise implique une transformation radicale des systèmes énergétiques mondiaux, bien au-delà des trajectoires actuelles.
Atténuation vs adaptation : deux stratégies complémentaires
L'AR6 clarifie la distinction entre deux approches qui ne s'opposent pas mais se complètent :
L'atténuation vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter l'ampleur du réchauffement futur. C'est la décarbonation de l'économie : transition vers les énergies renouvelables, électrification des transports, rénovation thermique des bâtiments, agriculture bas-carbone. Tout ce qui permet de ne pas aggraver le problème.
L'adaptation consiste à modifier nos sociétés, nos infrastructures et nos comportements pour faire face aux changements climatiques déjà engagés ou inévitables. Aménager les villes pour résister aux canicules, repenser l'agriculture dans des régions qui vont se désertifier, renforcer les digues côtières face à la montée des eaux.
Le message du GT2 est sans équivoque : les deux sont nécessaires et doivent être menées simultanément. Miser uniquement sur l'atténuation serait imprudent — les changements en cours sont déjà suffisamment importants pour nécessiter des adaptations immédiates. Miser uniquement sur l'adaptation serait suicidaire — à partir d'un certain niveau de réchauffement, l'adaptation devient physiquement impossible pour des centaines de millions de personnes.
L'AR6 introduit également le concept de limites d'adaptation : des seuils au-delà desquels certains systèmes humains ou naturels ne peuvent tout simplement plus s'adapter. Les récifs coralliens, par exemple, sont condamnés à disparaître au-delà de +1,5°C. Certaines villes côtières deviendront inhabitables avant la fin du siècle dans les scénarios hauts. On estime à 3,3 à 3,6 milliards d'humains le nombre de personnes vivant dans des zones en forte vulnérabilité climatique.
La France face au réchauffement : la trajectoire TRACC
La France ne subit pas le réchauffement moyen mondial. Elle le subit différemment — et souvent plus sévèrement. Pour planifier les politiques d'adaptation, le gouvernement français s'appuie sur la Trajectoire de Réchauffement de Référence pour l'Adaptation au Changement Climatique (TRACC), établie par Météo-France.
Les chiffres sont brutaux :
- +2°C en 2030 par rapport à la période préindustrielle
- +2,7°C en 2050
- +4°C en 2100
À titre de comparaison, le réchauffement mondial médian dans le scénario SSP2-4.5 (le "compromis" des politiques actuelles améliorées) est de 2,7°C en 2100. La France se réchauffe donc plus vite que la moyenne mondiale — phénomène typique des latitudes moyennes continentales.
Ces chiffres se traduisent en impacts concrets documentés par Météo-France :
- Des records de températures à 50°C devenus possibles dans le Sud de la France avant la fin du siècle
- Une multiplication par 7 à 12 du nombre de jours de canicule annuels
- Une saison chaude étendue de mi-mai à fin septembre, contre deux à trois semaines aujourd'hui
- Un déficit hydrique accru dans le quart sud du pays
- Une montée du niveau de la mer menaçant les côtes atlantiques et méditerranéennes
La PPE 2026-2035 doit intégrer cette trajectoire pour définir les investissements dans la production d'énergie compatible avec ces nouvelles contraintes climatiques. La TRACC n'est pas qu'un outil de planification abstraite — c'est le cadre de référence pour tous les secteurs : agriculture, bâtiment, eau, santé, biodiversité.
Ce que ça change concrètement pour les Français
Les projections du GIEC et de Météo-France ne sont pas des exercices théoriques. Leurs effets sont déjà mesurables et vont s'intensifier.
Santé. L'été 2024 a causé 3 700 décès liés à la chaleur en France, selon Santé Publique France. Ce chiffre illustre la vulnérabilité des populations âgées, des personnes isolées et des travailleurs en extérieur. Dans un scénario à +4°C, les projections suggèrent des étés systématiquement comparables ou pires à celui de 2003 (15 000 morts en France).
Agriculture. L'année 2024 a vu les récoltes céréalières tomber à leur niveau le plus bas depuis 40 ans en France. La combinaison de sécheresses estivales, de pluies excessives au printemps et de maladies favorisées par l'humidité a mis en difficulté l'ensemble de la filière. Le GIEC prévoit une aggravation de ces conditions dans les scénarios intermédiaires et hauts, avec des rendements agricoles en baisse structurelle dans les zones déjà sous stress hydrique.
Biodiversité. Les écosystèmes français — forêts méditerranéennes, zones humides, prairies alpines — subissent des transformations rapides. Les incendies de forêt étendent leur zone d'action vers le nord. Certaines espèces végétales et animales migrent ou disparaissent. Le GIEC note que les interactions entre crise climatique et crise de biodiversité créent des effets d'amplification : l'affaiblissement des forêts par la sécheresse les rend plus vulnérables aux incendies, qui libèrent du CO2, qui accélèrent le réchauffement.
Économie. Les assureurs sonnent l'alarme depuis plusieurs années. Les dommages liés aux événements climatiques extrêmes en France atteignent plusieurs milliards d'euros par an et augmentent. La question de l'assurabilité de certains territoires — zones inondables, littoraux exposés — se pose déjà sérieusement.
Eau. Le recul des glaciers alpins, qui alimentent en partie les fleuves français en période d'étiage, est documenté avec précision. La Méditerranée française fait face à des tensions croissantes sur la ressource en eau potable. La gestion des conflits d'usage — agriculture, industrie, tourisme, consommation domestique — va devenir un enjeu politique central dans les décennies à venir.
Le Haut Conseil pour le Climat sonne l'alarme
Le Haut Conseil pour le Climat (HCC) est l'organe français chargé d'évaluer les politiques climatiques du gouvernement à la lumière des engagements de la France et des données scientifiques. Sa dernière évaluation annuelle publiée en 2024 est sans concessions.
La France doit réduire ses émissions de -6% par an pour respecter ses engagements climatiques. Or, en 2024, la réduction effective n'a été que de -1,8%. L'écart entre les trajectoires d'atténuation requises et les politiques réelles n'est pas marginal — il est structurel.
Le HCC identifie plusieurs secteurs où l'action publique est insuffisante :
- Les transports : malgré la montée en puissance du véhicule électrique, la décarbonation reste trop lente, notamment pour les poids lourds et l'aviation.
- L'agriculture : les émissions du secteur (méthane des élevages, protoxyde d'azote des engrais) ne diminuent pas.
- Le bâtiment : le rythme des rénovations thermiques est très en deçà des objectifs du plan de rénovation.
Le Haut Conseil formule également des critiques sur le manque de cohérence entre les politiques sectorielles. Des décisions prises dans un ministère peuvent contredire les objectifs climatiques portés par un autre. La France dispose des outils législatifs — la loi Énergie-Climat de 2019, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) — mais leur mise en œuvre reste fragmentaire.
Ce diagnostic rejoint celui de l'AR6 au niveau mondial : les ambitions affichées dans les Contributions Déterminées au niveau National (CDN) soumises à l'ONU sont globalement insuffisantes pour respecter les accords de Paris. L'écart entre les engagements et les politiques concrètes reste considérable.
Le 6e rapport du GIEC ne laisse aucun angle mort. Il documente l'ampleur du problème avec une précision inédite, quantifie les risques pour chaque trajectoire d'émissions, et identifie les leviers d'action. Ce que les scientifiques ne peuvent pas faire à la place des gouvernements et des citoyens, c'est décider d'agir. Sur ce point, l'AR6 est explicite : les choix collectifs des prochaines années détermineront dans quelle version du futur climatique vivront les générations qui nous succèdent.
Sources : GIEC, rapport AR6 synthèse (20 mars 2023) ; Météo-France, trajectoire TRACC ; Haut Conseil pour le Climat, rapport annuel 2024 ; Santé Publique France, bilan sanitaire été 2024 ; Agreste, statistiques agricoles 2024.



