C'est un symbole fort. La COP30 s'est tenue à Belém, en plein cœur de l'État du Pará, aux portes de l'Amazonie. Un choix délibéré du Brésil de Lula pour mettre les forêts tropicales au centre de l'agenda climatique mondial. Et de cet événement est sorti le fonds de Belém — ou Tropical Forest Forever Facility (TFFF) — un mécanisme sans précédent pour financer la protection des forêts.
Mais les promesses climatiques ont une fâcheuse tendance à rester sur le papier. Que vaut vraiment ce fonds ? Qui paie ? Et l'Amazonie peut-elle réellement être sauvée par un mécanisme financier ?
L'état des forêts tropicales en 2026 : une urgence chiffrée
Le rapport de la FAO publié en 2025 donne le vertige. La planète compte aujourd'hui 4,14 milliards d'hectares de forêt, soit environ 32 % de la superficie terrestre. Mais ce chiffre masque une réalité sombre : entre 2015 et 2025, la déforestation a détruit 10,9 millions d'hectares par an en moyenne.
L'Amérique du Sud reste de loin la région la plus touchée, avec 4,22 millions d'hectares perdus chaque année. Le Brésil se taille la part du lion de cette destruction, suivi de l'Angola, de la Tanzanie et du Myanmar.
La bonne nouvelle — relative — c'est que le rythme ralentit. La perte nette est passée de 13,8 millions d'hectares par an dans les années 1990 à environ 7 millions aujourd'hui. Sous l'ère Bolsonaro, l'Amazonie avait subi une vague de déforestation record. Depuis l'élection de Lula en 2023, les chiffres ont significativement reculé, même si la tendance reste préoccupante.
Les forêts primaires — les plus précieuses sur le plan écologique — ont perdu la moitié de leur rythme de destruction par rapport au début des années 2000. Insuffisant, selon les scientifiques, pour maintenir les équilibres climatiques globaux.
Le fonds de Belém : un mécanisme inédit à 125 milliards
Le TFFF repose sur une logique radicalement différente des fonds climat traditionnels. L'idée centrale : payer les pays pour ce qu'ils préservent, et non pour ce qu'ils reboisent après coup.
Le montant visé est colossal : 125 milliards de dollars, dont 25 milliards d'apports publics des États contributeurs. Le reste proviendrait d'investisseurs privés, institutionnels et de fonds souverains. Ces montants seraient placés sur les marchés financiers, et les rendements reversés aux pays abritant des forêts tropicales intactes.
Qui s'engage ?
- Norvège : 3 milliards de dollars sur dix ans (avec conditions de performance)
- Brésil et Indonésie : 1 milliard chacun
- France : jusqu'à 500 millions d'euros d'ici 2030, sous réserve de garanties
Des pays du bassin du Congo, d'Asie du Sud-Est et d'Amérique centrale sont également ciblés comme bénéficiaires potentiels.
La mécanique du paiement à la performance
Le TFFF s'appuie sur un suivi annualisé par imagerie satellite. Pour participer, un État doit maintenir un taux de déforestation inférieur à 0,5 % par an de son couvert forestier. En contrepartie, il perçoit jusqu'à 4 dollars par hectare protégé.
À titre d'illustration, le Brésil pourrait ainsi toucher environ 800 millions de dollars par an pour la conservation de l'Amazonie — si les objectifs de préservation sont atteints.
Ce modèle tranche avec les mécanismes REDD+ traditionnels, qui ont souvent souffert de problèmes de mesure, de surveillance et de gouvernance.
REDD+ : les leçons des échecs passés
Le TFFF ne part pas de nulle part. Il hérite d'un précédent long de vingt ans : REDD+ (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation), le mécanisme onusien censé rémunérer les pays en développement pour la préservation de leurs forêts.
Le bilan de REDD+ est mitigé. Des études ont montré que certains crédits carbone générés par ces projets ne correspondaient pas à une déforestation réellement évitée — le phénomène de leakage : la pression se déplace ailleurs. D'autres ont pointé des problèmes de gouvernance locale, voire de violations des droits des communautés autochtones, dont les terres forestières étaient parfois monétisées sans leur consentement.
La COP30 a donc tenté de tirer les leçons de ces échecs. Le TFFF introduit plusieurs garde-fous : mesure satellite indépendante, versements conditionnés aux résultats, et intégration explicite des droits des peuples autochtones dans les critères d'éligibilité.
Le Conseil consultatif comprend des représentants des communautés amazoniennes. Un progrès réel, même si les ONG restent vigilantes sur la mise en œuvre concrète.
Comme nous l'analysions dans notre bilan de la COP30 et de son paquet climatique, les mécanismes forestiers ont concentré une large partie des négociations de novembre 2025.
Le Brésil de Lula : politique anti-déforestation
Le choix de Belém comme ville hôte de la COP30 était aussi une déclaration d'intention politique. Lula a fait de la protection de l'Amazonie un marqueur de sa présidence, en rupture totale avec son prédécesseur.
Depuis 2023, le Brésil a créé le Fonds Amazonie (alimenté principalement par la Norvège), renforcé les moyens de l'IBAMA (agence de protection environnementale), et relancé la surveillance satellitaire du couvert forestier. Les chiffres de déforestation ont chuté de plus de 50 % en deux ans dans certaines régions.
Mais les défis structurels restent immenses. La pression de l'agrobusiness sur l'Amazonie — soja, élevage bovin, huile de palme — ne faiblit pas. Les conflits fonciers avec les communautés autochtones s'intensifient dans certains États. Et le gouvernement brésilien lui-même porte des projets d'infrastructure controversés dans la région.
Le TFFF offre au Brésil une carotte financière supplémentaire pour maintenir le cap. Mais les incitations économiques seront-elles plus fortes que la pression des lobbies agricoles ? La question reste ouverte.
Critiques et limites du fonds de Belém
Le mécanisme a ses détracteurs, et leurs arguments méritent d'être entendus.
Critique 1 : la financiarisation de la nature. En confiant la protection des forêts à un mécanisme de marché — placement sur les marchés financiers, rendements, crédits —, le TFFF expose les forêts tropicales aux aléas boursiers. Si les marchés s'effondrent, les flux financiers vers les pays forestiers s'évaporent. La forêt ne peut pas attendre un rebond du Nasdaq.
Critique 2 : le risque de greenwashing institutionnalisé. Des organisations comme Sauvons la Forêt alertent sur le risque que ce mécanisme serve surtout à "acheter" une bonne conscience climatique aux pays industrialisés, sans réduire leurs propres émissions. Certains y voient une extension du marché du carbone volontaire, dont les dérives sont documentées.
Critique 3 : les 125 milliards ne sont pas garantis. Les engagements annoncés (Norvège, France, Brésil) totalisent pour l'instant environ 6 milliards de dollars — loin du cap des 125 milliards. La mobilisation du secteur privé reste hypothétique. Les fonds souverains et les investisseurs institutionnels n'ont pas encore formalisé leurs engagements.
Critique 4 : les droits des autochtones. Plusieurs organisations de peuples indigènes d'Amazonie ont exprimé des réserves. Elles craignent d'être instrumentalisées dans un dispositif dont elles ne maîtrisent pas les règles, et de voir leurs territoires monétisés sans contrôle réel sur les décisions.
Ces critiques rejoignent les analyses du 6e rapport du GIEC sur les trajectoires de décarbonation, qui soulignait que les solutions basées sur la nature ne pouvaient pas se substituer à une réduction profonde des émissions industrielles.
Ce que la science dit des forêts tropicales et du climat
Les forêts tropicales ne sont pas seulement un réservoir de biodiversité. Elles jouent un rôle physique direct dans le climat régional et mondial.
L'Amazonie régule le cycle de l'eau pour toute l'Amérique du Sud via les "rivières volantes" — ces flux d'humidité atmosphérique qui alimentent les pluies jusqu'au Rio de la Plata et même au-delà. Sa dégradation menace directement l'agriculture de pays comme l'Argentine et le Paraguay.
Au-delà de 20 à 25 % de déforestation, les scientifiques estiment que l'Amazonie pourrait basculer vers un état de savane — ce qu'ils appellent le "point de non-retour" (tipping point). Selon les données actuelles, certaines zones de l'est de l'Amazonie ont déjà franchi ce seuil localement.
Cela confère une urgence particulière aux mécanismes comme le TFFF. Non pas parce qu'ils sont parfaits, mais parce que l'inaction a un coût bien plus élevé — pour le climat, la biodiversité, et les populations qui dépendent de ces écosystèmes.
La trajectoire vers la neutralité carbone en 2050 ne peut ignorer le rôle des forêts tropicales dans la séquestration du carbone mondial.
FAQ
Le fonds de Belém est-il déjà opérationnel ? Le TFFF a été lancé officiellement lors de la COP30 en novembre 2025, mais sa structure de gouvernance est encore en cours de finalisation. Les premiers versements aux pays forestiers ne sont pas attendus avant 2027.
Quels pays peuvent bénéficier du fonds ? Tout pays abritant des forêts tropicales et respectant le seuil de déforestation inférieur à 0,5 % par an est éligible. Le Brésil, l'Indonésie, la République démocratique du Congo et le Pérou sont les premiers bénéficiaires potentiels.
Le TFFF remplace-t-il REDD+ ? Non, les deux mécanismes coexistent. Le TFFF se distingue par sa logique de paiement à la performance basée sur la surface forestière préservée, et non sur les crédits carbone évités. Il peut être vu comme un complément plus robuste à REDD+.



