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Déforestation amazonie : plus bas depuis 2014

Par Jennifer D.

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516 miles carrés. Pour comprendre les mécanismes à l'œuvre, notre guide sur la déforestation détaille les causes structurelles du phénomène. C'est la superficie de forêt amazonienne détruite sur les six derniers mois disponibles, selon les données publiées par l'Institut national de recherche spatiale brésilien (INPE) et relayées par Earth.org en février 2026. Le chiffre représente le niveau de déforestation le plus bas enregistré en Amazonie depuis 2014. Un signal positif rare dans un panorama environnemental global souvent accablant — mais un signal qu'il faut décrypter avec soin, car les fragilités restent nombreuses.

Le chiffre et ce qu'il mesure#

Selon les derniers chiffres de l'INPE, le taux de déforestation en Amazonie brésilienne a chuté de manière significative depuis le pic atteint sous la présidence Bolsonaro (2019-2022), période durant laquelle la déforestation avait bondi à des niveaux proches de ceux du début des années 2000. Le retour de Lula au pouvoir en janvier 2023 a coïncidé avec une inflexion rapide, amplifiée par le renforcement des opérations de surveillance et de répression des déboisements illégaux.

L'enquête révèle que cette amélioration n'est pas uniforme. Elle concerne principalement :

  • La déforestation liée à l'élevage extensif illégal, longtemps première cause de destruction de la forêt. Les opérations de l'IBAMA (agence environnementale brésilienne) ont multiplié les saisies de bétail dans les zones protégées, et plusieurs grands propriétaires terriens ont fait l'objet de poursuites judiciaires.
  • L'agriculture intensive illégale sur terres publiques — notamment la monoculture de soja destinée à l'exportation — dont la surveillance par satellite a été renforcée grâce à un budget de l'INPE restauré après les coupes de l'ère Bolsonaro.

Ce que les chiffres ne disent pas : la déforestation « légale » — celle autorisée dans les zones qui ne relèvent pas du code forestier brésilien, ou sur les terres privées en dehors des réserves — n'est pas comptabilisée dans ces données. Certaines ONG estiment qu'elle représente 20 à 30 % du déboisement total effectif.

Les causes de l'amélioration : application de la loi avant tout#

L'enquête révèle que la baisse de la déforestation n'est pas le résultat d'un changement structurel de l'économie brésilienne, mais d'une intensification de l'application de la loi dans un contexte politique favorable.

Trois mécanismes ont contribué à cette inflexion :

L'opération « Curupira » et ses successeurs. Depuis 2023, l'IBAMA et la Police fédérale brésilienne ont mené plusieurs vagues d'opérations contre les réseaux de déforestation illégale, aboutissant à des amendes, des confiscations et des inculpations de responsables locaux et d'intermédiaires dans les filières d'exportation.

La pression des marchés européens. Le règlement européen sur la déforestation importée, entré en vigueur en 2023 et dont les premières obligations d'audit s'appliquent aux opérateurs à partir de 2025, a contraint plusieurs chaînes d'approvisionnement (soja, viande bovine, bois) à renforcer la traçabilité de leurs sources brésiliennes. Cette pression commerciale a eu un effet dissuasif sur certains acteurs qui pratiquaient le déboisement pour étendre leurs surfaces cultivées.

La restauration du budget de l'INPE. Le gouvernement Lula a rétabli dès 2023 les crédits de surveillance satellite qui avaient été amputés de 30 % sous Bolsonaro. La capacité de détection en temps réel des alertes de déforestation a été restaurée, rendant les opérations illégales plus risquées.

La fragilité de la tendance#

Selon les derniers chiffres des organisations de surveillance forestière, la baisse de la déforestation amazonienne est réelle — mais trois facteurs de fragilité majeurs méritent d'être soulignés.

Fragilité politique. La politique environnementale brésilienne est étroitement liée à l'équilibre des pouvoirs au Congrès, où l'agrobusiness (le « bancada ruralista ») représente le bloc le plus puissant. Des concessions ont déjà été accordées par le gouvernement Lula sur plusieurs textes environnementaux pour obtenir des soutiens législatifs sur d'autres dossiers. Si le rapport de forces évolue, les budgets de surveillance et les priorités d'application de la loi pourraient être révisés rapidement.

Fragilité structurelle : la déforestation de dégradation. Les données de l'INPE mesurent la déforestation directe — les zones où la forêt est coupée à blanc. Elles ne capturent pas pleinement la « dégradation forestière » : les zones où la forêt est partiellement abîmée par des incendies, des coupes sélectives illégales ou des intrusions d'élevage sans déboisement complet. Des études récentes de l'université de Lancaster et de l'IPAM (Instituto de Pesquisa Ambiental da Amazônia) estiment que la dégradation touche une superficie de forêt deux à trois fois supérieure à celle mesurée par la déforestation directe.

Fragilité climatique. L'Amazonie traverse depuis deux ans une sécheresse sans précédent liée au changement climatique et au phénomène El Niño. En 2024, plusieurs tributaires de l'Amazone ont atteint leurs niveaux historiquement les plus bas. Ces sécheresses fragilisent la forêt, la rendant plus vulnérable aux incendies — y compris dans des zones officiellement protégées. La sixième extinction de masse que documentent les biologistes est en partie alimentée par cette combinaison de pressions directes et climatiques sur les écosystèmes forestiers tropicaux.

La comparaison avec les autres bassins forestiers#

L'Amazonie capte l'attention médiatique mondiale. Mais ce que les chiffres ne disent pas, c'est que le bassin amazonien n'est pas le seul écosystème forestier tropical sous pression — et que ses améliorations récentes ne se reproduisent pas nécessairement ailleurs.

Le bassin du Congo (Afrique centrale) représente la deuxième plus grande forêt tropicale du monde. Selon les données de Global Forest Watch, la déforestation y a atteint des niveaux records en 2024, portée par l'agriculture de subsistance, l'exploitation artisanale du bois et la pression démographique. Les États du bassin (RDC, Cameroun, Gabon) disposent de capacités de surveillance et d'application de la loi infiniment plus limitées que le Brésil — et d'une aide internationale très insuffisante au regard des enjeux.

L'Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Papouasie-Nouvelle-Guinée) a connu une baisse de sa déforestation en 2023-2024, liée notamment à la politique de zéro déforestation de plusieurs grands groupes palmiers à huile sous pression des marchés européens. Mais des études montrent des phénomènes de déplacement vers des pays moins réglementés.

Le Cerrado brésilien, deuxième plus grande biome du Brésil après l'Amazonie, ne bénéficie pas des mêmes protections légales. La déforestation y reste à des niveaux élevés, et plusieurs espèces endémiques de ce savane boisée unique au monde figurent désormais sur la liste rouge des espèces menacées.

Ce que révèle le cas amazonien sur les politiques climatiques#

L'amélioration amazonienne est un exemple concret de ce que l'application effective de la loi peut accomplir en peu de temps, lorsque la volonté politique est au rendez-vous. Entre le pic de déforestation de 2021 et les chiffres de 2025-2026, la surface déboisée annuellement a été réduite d'environ 60 % — un résultat remarquable sur une période de quatre ans.

C'est aussi un contre-exemple utile au fatalisme climatique. La COP31 australienne qui se prépare aura besoin de tels signaux positifs pour maintenir la mobilisation internationale — et le cas brésilien fournit un argumentaire en faveur des mécanismes REDD+ (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation), qui rémunèrent les pays en développement pour leur conservation forestière.

L'enquête révèle cependant une limite structurelle de ces succès : ils ne traitent pas les causes profondes. Tant que l'élevage extensif et l'agriculture d'exportation représenteront les voies d'enrichissement les plus accessibles pour les populations rurales brésiliennes, la pression sur la forêt sera contenue par la coercition — pas résolue. La vraie transition demandera des investissements massifs dans des alternatives économiques viables pour les communautés amazoniennes.

Le résultat de 516 miles carrés détruits sur six mois est une bonne nouvelle. Une bonne nouvelle conditionnelle, fragile, réversible — mais réelle. Dans la chronique environnementale de 2026, c'est déjà presque exceptionnel.

Sources#

  • Earth.org, « This Week in Climate News — February 2026, Week 2 », 14 février 2026
  • INPE (Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais), système PRODES, données déforestation Amazonie légale 2024-2025
  • IPAM (Instituto de Pesquisa Ambiental da Amazônia), « Degradação florestal — análise 2025 »
  • Global Forest Watch, « Forest change data — Congo Basin 2024 »
  • Université de Lancaster, « Amazon forest degradation vs. deforestation — updated estimates 2025 »
  • Règlement européen (UE) 2023/1115 sur les produits associés à la déforestation (EUDR)
  • IBAMA, rapports d'opérations anti-déforestation 2023-2025
JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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