Le chiffre a été publié par le World Resources Institute début 2026, à partir des données satellitaires de Global Forest Watch : en 2024, les forêts tropicales primaires ont disparu à un rythme de 18 terrains de football par minute. Le total annuel : 6,7 millions d'hectares de forêt primaire perdue dans les tropiques — un record. Près du double du rythme de 2023.
Ce résultat tombe dans un contexte précis : la COP29 s'est tenue en novembre 2024 à Bakou, la COP30 s'est tenue à Belém, au cœur de l'Amazonie brésilienne, en novembre 2025. Les engagements de déforestation zéro pris à Glasgow en 2021 par plus de 140 pays, censés être respectés d'ici 2030, sont théoriquement toujours en vigueur. Les données satellitaires montrent qu'ils ne le sont pas en pratique.
Ce que les données de 2024 révèlent#
Global Forest Watch, plateforme développée par le World Resources Institute, agrège des données des satellites Sentinel-1 et Sentinel-2 et produit des alertes de déforestation en quasi-temps réel. Les bilans annuels permettent de comparer les tendances sur plusieurs décennies.
Le bilan 2024 est particulièrement sévère pour l'Amazonie : le biome a enregistré sa plus grande perte depuis le record de 2016, avec une augmentation de 110 % entre 2023 et 2024. Les incendies — amplifiés par la sécheresse exceptionnelle qui a frappé le bassin amazonien — ont joué un rôle prépondérant. Ce n'est pas seulement la déforestation directe (abattage pour l'agriculture ou l'élevage) : c'est la combinaison de la pression humaine et du stress hydrique qui transforme des zones forestières en zones incendiables.
Le Congo et l'Indonésie — deux autres bassins majeurs — ont également enregistré des pertes importantes, bien que moins spectaculaires en termes de variation annuelle. Ces trois biomes représentent environ 80 % des forêts tropicales mondiales.
Pourquoi les engagements ne tiennent pas#
La Déclaration des dirigeants de Glasgow (2021) avait été saluée comme une avancée historique. Plus de 140 pays s'engageaient à stopper et inverser la déforestation d'ici 2030. Certains grands pays forestiers — Brésil, République Démocratique du Congo, Indonésie — avaient signé.
Le problème n'est pas l'absence d'engagement politique sur le papier. C'est l'absence de mécanismes de mise en œuvre contraignants, de financements suffisants, et dans certains cas de volonté politique réelle une fois les caméras rangées.
Au Brésil, la présidence Lula a affiché des objectifs ambitieux de réduction de la déforestation, avec des résultats positifs en Amazonie légale en 2023. Mais les données 2024 montrent un rebond sévère, lié aux incendies et à la pression exercée par l'agrobusiness dans le Cerrado (savane brésilienne), moins protégé réglementairement que l'Amazonie légale.
En République Démocratique du Congo, les tensions politiques et la pression démographique maintiennent une déforestation structurelle. Les financements internationaux pour la protection des forêts congolaises restent insuffisants par rapport aux enjeux.
En Indonésie, les politiques de moratoire sur les nouvelles concessions de palmiers à huile ont eu des effets réels, mais la pression sur les forêts de Bornéo et de Sumatra persiste via des mécanismes alternatifs (plantations "légales" sur des zones forestières dégradées mais encore intactes du point de vue de la biodiversité).
La structure de l'échec#
Il existe une mécanique systémique qui explique pourquoi les engagements de déforestation résistent mal à la mise en œuvre.
Le problème du financement : La Déclaration de Glasgow avait promis 12 milliards de dollars de financement public pour les forêts sur la période 2021-2025. Ces fonds ont été versés partiellement et tardivement, et ne compensent pas le manque à gagner économique que représente, pour un pays tropical, la décision de ne pas déforester. La forêt debout vaut moins, à court terme, qu'une forêt abattue pour du bois ou une plantation de soja.
Le problème des incitations domestiques : Les politiques agricoles nationales, les subventions à l'exportation de commodités (soja, bœuf, huile de palme), les besoins fonciers d'une agriculture extensive — tout cela crée des incitations puissantes à déforester, que les engagements climatiques internationaux ne contrebalancent pas suffisamment.
Le problème de la vérification : Global Forest Watch et d'autres systèmes satellitaires permettent de mesurer la perte forestière en temps quasi réel. Mais la mesure n'implique pas la sanction. Il n'existe pas de mécanisme international contraignant permettant de mettre en cause un État qui ne respecte pas ses engagements de déforestation.
Ce que la COP30 à Belém devait changer — et n'a pas changé#
La COP30 a été présentée comme une opportunité symbolique forte : tenir la conférence climatique mondiale à Belém, au cœur du Pará brésilien, avec l'Amazonie comme toile de fond. L'effet de mise en scène était réel.
Sur le fond, la COP30 a annoncé plus de 5,5 milliards de dollars pour le Tropical Forests Forever Facility (TFFF), initiative visant à mobiliser des fonds pour la protection des forêts tropicales. C'est une avancée. Mais l'ordre de grandeur reste inférieur à ce que les experts estiment nécessaire pour rendre économiquement viable la non-déforestation à grande échelle dans les pays concernés.
La COP30 n'a pas débouché sur une feuille de route claire et contraignante pour tenir l'engagement de 2030 sur la déforestation. Les mots ont été affirmés. Les mécanismes d'exécution, eux, restent insuffisants.
La dimension économique ignorée dans le débat public#
Il faut nommer ce qui se passe réellement. La déforestation tropicale est, dans sa grande majorité, une déforestation économiquement rationnelle du point de vue des acteurs locaux. Un petit agriculteur brésilien qui abat quelques hectares de forêt pour planter du soja répond à une logique économique compréhensible. Un État qui délivre des permis d'exploitation sur des concessions forestières répond à une logique de recettes publiques et de développement.
Tant que la forêt debout ne vaut pas plus économiquement que la forêt abattue, les engagements politiques buteront sur cette réalité. Les mécanismes de type REDD+ (Reducing Emissions from Deforestation and forest Degradation) vont dans la bonne direction : payer les pays tropicaux pour maintenir leurs forêts debout. Mais leur mise en œuvre reste partielle, leur gouvernance complexe, et leurs volumes financiers insuffisants.
La surveillance satellitaire de Global Forest Watch est une avancée réelle. Elle documente avec précision ce qui se passe. Mais documenter n'est pas agir. La déforestation de 2024 a été mesurée en temps quasi réel — et elle a continué quand même.
Le problème de la déforestation n'est pas un problème de manque d'information. C'est un problème de structure des incitations économiques et de gouvernance internationale. Les données satellites ne manquent pas. La volonté politique et les mécanismes financiers pour transformer ces données en résultats concrets, eux, restent insuffisants.
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