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Declin des pollinisateurs en Europe : chiffres alarmants

11 min de lecture

172 espèces d'abeilles sauvages menacées d'extinction en Europe. Le chiffre a plus que doublé en dix ans. L'évaluation de la Liste rouge de l'UICN, publiée le 11 octobre 2025 lors du Congrès mondial de la conservation, dresse un bilan sans appel : les pollinisateurs européens disparaissent à un rythme qui dépasse les prévisions les plus pessimistes. Et avec eux, c'est un service écologique évalué à 15 milliards d'euros par an pour l'agriculture européenne qui vacille.

L'evaluation UICN 2025 : un tournant dans la connaissance

Des donnees enfin fiables

La mise a jour 2025 de la Liste rouge europeenne des abeilles sauvages constitue l'evaluation la plus complete jamais realisee sur le sujet. Les scientifiques ont evalue 1 928 especes d'abeilles presentes sur le continent — contre un echantillon beaucoup plus restreint en 2014. Surtout, la part d'especes classees « Donnees insuffisantes » (Data Deficient) est passee de 57 % a 14 %. En 2014, on ne savait presque rien sur plus de la moitie des especes europeennes d'abeilles sauvages. Desormais, le diagnostic est precis.

Et il est mauvais.

Les chiffres cles

Indicateur20142025Evolution
Especes d'abeilles sauvages menacees77172+123 %
Part des abeilles menacees~4 %10 %+150 %
Especes de papillons menacees3765+76 %
Part des papillons menaces8 %15 %+88 %
Bourdons menaces d'extinctionnon evalueplus de 20 %

Source : UICN, Liste rouge des especes menacees, mise a jour du 11 octobre 2025.

Ces chiffres revelent une acceleration du declin. Le nombre d'especes de papillons europeens menaces a bondi de 76 % en une decennie. Chez les abeilles sauvages, la hausse atteint 123 %. Les bourdons — ces pollinisateurs essentiels des cultures de tomates, de poivrons et de fruits rouges — affichent desormais un taux de menace superieur a 20 %.

Plus de 40 % des papillons endemiques d'Europe — ceux qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde — sont menaces ou quasi-menaces. Et le papillon blanc de Madere (Pieris wollastoni) est desormais officiellement classe « Eteint ».

Pourquoi les pollinisateurs disparaissent

La destruction des habitats, cause numero un

L'intensification agricole et forestiere reste le premier facteur de declin. La monoculture, l'agrandissement des parcelles, la disparition des haies, des bandes enherbees et des prairies permanentes privent les pollinisateurs de nourriture (nectar, pollen) et de sites de nidification.

Selon l'UICN, la perte et la degradation des habitats affectent la majorite des especes d'abeilles et de papillons menaces en Europe. Le phenomene touche autant les zones d'agriculture intensive que les zones d'abandon rural : quand les prairies traditionnelles ne sont plus fauchees, elles evoluent vers des friches boisees ou les pollinisateurs specialises ne trouvent plus leurs plantes hotes.

Les pesticides, en particulier les neonicotinoides

L'Union europeenne a interdit trois neonicotinoides (clothianidine, imidaclopride, thiamethoxame) en 2018, apres que des etudes ont demontre leur toxicite aigue et chronique pour les abeilles. Mais un quatrieme, l'acetamipride, reste autorise au niveau europeen jusqu'en 2033 — bien que la France l'ait interdit des 2018 via la loi Biodiversite.

Le debat a resurgi en 2025 avec la loi Duplomb, qui a tente de reintroduire l'acetamipride dans l'agriculture francaise. Le Conseil d'Etat a confirme qu'aucune derogation nationale a l'interdiction europeenne des neonicotinoides n'etait juridiquement valable — un arret qui fait jurisprudence.

L'ANSES (Agence nationale de securite sanitaire) precise que des alternatives non chimiques existent dans 78 % des usages, et qu'une solution de remplacement efficace est disponible dans 96 % des cas.

Le changement climatique, facteur en forte progression

Le changement climatique — dont le cycle du carbone est un rouage fondamental — affecte desormais 52 % des especes de papillons menacees en Europe — soit environ le double du precedent rapport. Les mecanismes sont multiples :

  • Decalage phenologique : les pollinisateurs emergent plus tot au printemps, mais les floraisons ne suivent pas forcement le meme calendrier. Ce desynchronisation reduit l'acces a la nourriture.
  • Deplacement des aires de repartition : les especes migrent vers le nord ou en altitude, mais les habitats favorables ne se deplacent pas a la meme vitesse.
  • Episodes climatiques extremes : secheresses, canicules et gels tardifs detruisent les populations locales.

L'urbanisation et la pollution lumineuse

L'artificialisation des sols — environ 20 000 hectares par an en France selon le Cerema (2024) — fragmente les corridors ecologiques et isole les populations de pollinisateurs. La pollution lumineuse desorganise les comportements nocturnes des papillons de nuit, qui representent une part importante mais souvent negligee de la pollinisation.

Les consequences economiques et alimentaires

15 milliards d'euros en jeu

La contribution des insectes pollinisateurs — un service ecosystemique essentiel — a l'agriculture europeenne est evaluee a environ 15 milliards d'euros par an (etude INRAE-CNRS financee par l'UE). A l'echelle mondiale, cette valeur atteint 153 milliards d'euros selon une estimation de reference publiee en 2009 dans la revue Ecological Economics.

En France, le service de pollinisation represente entre 2,3 et 5,3 milliards d'euros par an, d'apres le Commissariat general au developpement durable (CGDD, 2016).

Des cultures directement menacees

Le rapport de l'IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversite et les services ecosystemiques, 2016) etablit que 75 % des cultures alimentaires mondiales dependent au moins partiellement de la pollinisation animale. En Europe, cette dependance est encore plus marquee : jusqu'a 90 % des plantes a fleurs sauvages et des cultures de zones temperees necessitent une pollinisation par les insectes.

Les cultures les plus vulnerables :

  • Fruits : pommes, cerises, fraises, framboises, myrtilles
  • Legumes : courgettes, tomates (sous serre, bourdons indispensables), poivrons, aubergines
  • Oleagineux : colza, tournesol
  • Cultures industrielles : cafe, cacao (a l'echelle mondiale)

Une diminution de 50 % des pollinisateurs entrainerait une baisse de rendement de 12 a 31 % sur les cultures les plus dependantes, selon les modelisations de l'IPBES.

Les abeilles domestiques ne suffisent pas

Un reflexe courant consiste a penser que les abeilles domestiques (Apis mellifera) compensent le declin des pollinisateurs sauvages. C'est faux. Les abeilles domestiques ne representent qu'une seule espece sur les pres de 2 000 presentes en Europe. Elles sont moins efficaces que les especes sauvages sur de nombreuses cultures — les bourdons, par exemple, pratiquent la « pollinisation vibratoire » indispensable aux tomates et aux aubergines.

De plus, les colonies domestiques sont elles-memes fragilisees par le parasite Varroa destructor, les virus qu'il transmet, et les memes pesticides qui deciment les especes sauvages.

Ce que fait l'Europe — et ce qui manque

L'initiative europeenne sur les pollinisateurs

La Commission europeenne a lance en 2018 une « Initiative europeenne sur les pollinisateurs », revisee en 2023 avec des objectifs renforces :

  • Inverser le declin des pollinisateurs d'ici 2030
  • Ameliorer le reseau de suivi (monitoring) dans tous les Etats membres
  • Reduire l'utilisation des pesticides de 50 % d'ici 2030 (objectif Farm to Fork)
  • Restaurer les habitats via le reglement europeen sur la restauration de la nature, adopte en juin 2024

Le reglement sur la restauration de la nature

Adopte apres des annees de debats houleux au Parlement europeen, le reglement (UE) 2024/1991 sur la restauration de la nature impose aux Etats membres de restaurer au moins 20 % des ecosystemes terrestres et marins degrades d'ici 2030, et la totalite d'ici 2050. Les pollinisateurs sont explicitement mentionnes : les Etats doivent mettre en place des mesures de suivi des populations et des plans de restauration des habitats.

Ce qui manque

Malgre ces cadres reglementaires, les moyens financiers restent insuffisants. La Politique Agricole Commune (PAC 2023-2027) consacre moins de 2 % de son budget aux mesures directement favorables aux pollinisateurs (bandes fleuries, maintien des haies, retard de fauche). Et le suivi scientifique des populations d'insectes reste fragmente : seuls quelques pays (Pays-Bas, Royaume-Uni, Allemagne) disposent de series temporelles robustes.

Que peut-on faire a l'echelle locale ?

Sans attendre les decisions europeennes, des actions locales produisent des resultats mesurables :

  • Municipalites : reduire la tonte des espaces verts (la « gestion differenciee » multiplie par trois a cinq la diversite de pollinisateurs selon l'INRAE), planter des essences melliferes, supprimer l'eclairage nocturne superflu.
  • Agriculteurs : maintenir les haies et bandes enherbees (la PAC offre des eco-regimes pour ces pratiques), diversifier les rotations, limiter les traitements insecticides en periode de floraison.
  • Particuliers : installer des hotels a insectes (efficacite variable selon les modeles), planter des especes locales a floraisons echelonnees, eviter les pesticides au jardin.

Ces mesures ne remplaceront pas une politique europeenne ambitieuse. Mais elles contribuent a maintenir des refuges pour des populations locales de pollinisateurs — et chaque population preservee est un reservoir genetique pour la recolonisation future.

FAQ

Pourquoi parle-t-on surtout des abeilles alors que d'autres insectes pollinisent aussi ?

Les abeilles (sauvages et domestiques) sont les pollinisatrices les plus efficaces et les mieux etudiees, mais la pollinisation est assuree par un ensemble bien plus large : papillons, mouches (syrphes notamment), coleopteres, guepes, et meme certains moustiques. L'UICN alerte specifiquement sur les abeilles et papillons parce que ces groupes disposent d'evaluations completes — le declin des autres pollinisateurs est probablement du meme ordre, mais moins documente.

Les pollinisateurs peuvent-ils se retablir si les pressions diminuent ?

Oui, dans certaines conditions. Des etudes menees aux Pays-Bas et au Royaume-Uni montrent que la restauration de prairies fleuries et la reduction des pesticides permettent une recolonisation en cinq a dix ans pour les especes les moins specialisees. Mais les especes deja rares, a faible capacite de dispersion ou endemiques de zones restreintes, pourraient ne pas se retablir meme avec des mesures de protection.

Le changement climatique va-t-il aggraver la situation ?

Selon l'UICN, le changement climatique est passe de facteur secondaire a facteur majeur en dix ans. Les 9 limites planetaires montrent que ce facteur est desormais critique. Il affecte desormais 52 % des especes de papillons menacees — environ le double du rapport precedent. Les projections du GIEC (AR6, 2022) suggerent qu'un rechauffement de 2 °C eliminerait les conditions favorables pour 25 a 50 % des pollinisateurs europeens specialistes de montagne d'ici 2080.

La France fait-elle mieux ou moins bien que ses voisins ?

La France a ete pionniere sur l'interdiction des neonicotinoides (loi Biodiversite de 2016, effective en 2018), et dispose du programme de suivi SPIPOLL (Sciences participatives sur les insectes pollinisateurs) coordonne par le Museum national d'histoire naturelle. Mais elle accuse un retard sur la mise en place d'un monitoring systematique comparable a celui des Pays-Bas ou du Royaume-Uni, et l'artificialisation des sols reste elevee (20 000 hectares par an selon le Cerema).

Que represente la disparition d'une seule espece de pollinisateur ?

Chaque espece de pollinisateur entretient des relations specifiques avec certaines plantes. La disparition du papillon blanc de Madere (Pieris wollastoni), declaree officielle en 2025, illustre ce risque : les plantes qui dependaient de sa pollinisation perdent un partenaire evolutif forge sur des milliers d'annees. La diversite des pollinisateurs est une assurance ecologique — plus il y a d'especes, plus le service de pollinisation est resilient face aux perturbations.

Sources

  • UICN, Mise a jour de la Liste rouge des especes menacees — Pollinisateurs europeens sauvages, 11 octobre 2025
  • IPBES, Rapport d'evaluation sur les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire, 2016
  • INRAE-CNRS, Evaluation economique de la contribution du service de pollinisation a l'agriculture europeenne
  • Commissariat general au developpement durable (CGDD), Le service de pollinisation, Thema Analyse, novembre 2016
  • Parlement europeen, « Pourquoi les abeilles et autres pollinisateurs sont en declin ? », infographie, novembre 2019
  • ANSES, Avis relatif aux neonicotinoides — Alternatives disponibles
  • Reglement (UE) 2024/1991 sur la restauration de la nature, juin 2024
  • Conseil d'Etat, Arret sur les derogations aux neonicotinoides, 2025
  • Cerema, Artificialisation des sols en France — Bilan 2024

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