En 2017, une étude menée dans 63 réserves naturelles allemandes par la Société entomologique de Krefeld a provoqué un électrochoc : la biomasse d'insectes volants avait chuté de 75 % en 27 ans. Depuis, les données s'accumulent sur tous les continents. En France, le Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) confirme un déclin généralisé des populations d'insectes, avec des implications qui dépassent largement le champ de l'entomologie.
L'ampleur du déclin : ce que disent les données
Les insectes représentent environ 80 % des espèces animales connues, avec plus d'un million d'espèces décrites et probablement 5 à 10 millions encore à découvrir. Leur omniprésence rend leur déclin d'autant plus préoccupant.
L'étude de Krefeld et ses réplications
L'étude de Krefeld (Hallmann et al., 2017, publiée dans PLOS One) a utilisé des pièges Malaise standardisés, installés de 1989 à 2016 dans des réserves naturelles du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Le résultat — une baisse de 76 % de la biomasse d'insectes volants en période estivale — a été critiqué pour ses limites méthodologiques (absence de sites témoins, variabilité interannuelle), mais des études ultérieures ont confirmé la tendance générale.
Une méta-analyse de van Klink et al. (2020, Science) portant sur 166 études à long terme dans 41 pays a conclu à un déclin moyen de 0,92 % par an de la biomasse d'insectes terrestres, soit une perte de 24 % en 30 ans. Les insectes aquatiques montrent en revanche une tendance légèrement positive (+1,08 % par an), probablement liée à l'amélioration de la qualité des eaux dans certaines régions.
Les données françaises
En France, plusieurs programmes de suivi documentent le déclin :
- STELI (Suivi temporel des libellules) : baisse de 30 % des populations de libellules communes en 10 ans (2010-2020)
- STERF (Suivi temporel des rhopalocères de France) : baisse de 30 % des papillons de prairie entre 2006 et 2022
- Vigie-Nature (MNHN) : baisse de 25 % de l'abondance des insectes forestiers entre 2014 et 2024
- Observatoire des abeilles : 30 % des espèces d'abeilles sauvages françaises sont menacées ou quasi menacées
Le constat est cohérent : les insectes spécialistes (liés à un habitat ou une plante spécifique) déclinent plus vite que les généralistes. Les milieux agricoles intensifs et les zones périurbaines sont les plus touchés.
Les causes : un cocktail toxique
Le déclin des insectes résulte de la convergence de plusieurs facteurs, dont l'importance relative varie selon les régions et les taxons.
Pesticides
Les pesticides, et en particulier les néonicotinoïdes, sont identifiés comme un facteur majeur. Ces insecticides systémiques, absorbés par la plante et présents dans le pollen et le nectar, affectent les insectes pollinisateurs à des doses sublétales : désorientation, affaiblissement du système immunitaire, réduction de la fertilité.
L'Union européenne a interdit trois néonicotinoïdes en plein champ en 2018 (imidaclopride, clothianidine, thiaméthoxame), mais leur présence dans les sols persiste pendant des années. En France, les dérogations pour l'enrobage des semences de betteraves sucrières ont provoqué un débat national, finalement tranché par le Conseil constitutionnel en 2023 qui a invalidé ces dérogations.
Le plan Ecophyto, lancé en 2008, visait une réduction de 50 % de l'usage des pesticides d'ici 2025. Le NODU (indicateur d'usage) n'a quasiment pas baissé en 15 ans, conduisant le gouvernement à relancer un « Ecophyto 2030 » aux objectifs identiques mais au calendrier repoussé.
Destruction des habitats
L'intensification agricole (agrandissement des parcelles, disparition des haies, drainage des zones humides) et l'urbanisation ont réduit et fragmenté les habitats des insectes. La France a perdu 70 % de ses haies depuis 1950, selon l'AFAC (Association française arbres champêtres et agroforesteries). Or, les haies abritent une entomofaune riche : une haie bocagère de 100 mètres peut héberger plus de 300 espèces d'insectes.
Les zones humides françaises ont perdu 67 % de leur surface en un siècle, emportant avec elles les insectes aquatiques et semi-aquatiques qui en dépendaient.
Pollution lumineuse
L'éclairage artificiel nocturne attire, désoriente et épuise les insectes nocturnes (papillons de nuit, coléoptères, diptères). L'ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l'environnement nocturnes) estime que la lumière artificielle est responsable de la mort de 150 milliards d'insectes par an en Europe.
Changement climatique
Le réchauffement modifie les synchronismes écologiques : les insectes peuvent émerger avant que les fleurs dont ils dépendent ne soient ouvertes, ou après la floraison. Ce décalage phénologique, documenté par le CNRS, affecte particulièrement les espèces spécialistes. Les sécheresses estivales réduisent par ailleurs la disponibilité en nectar et en eau.
Espèces exotiques envahissantes
Le frelon asiatique (Vespa velutina), arrivé en France en 2004, s'est établi sur la quasi-totalité du territoire et décime les colonies d'abeilles domestiques et sauvages. Chaque nid de frelons asiatiques détruit entre 11 et 29 kg d'insectes par saison, selon le MNHN.
Les conséquences en cascade
Les insectes occupent une position centrale dans les réseaux trophiques. Leur déclin entraîne des effets domino sur l'ensemble des écosystèmes.
La pollinisation menacée
75 % des cultures alimentaires mondiales dépendent de la pollinisation animale, essentiellement assurée par les insectes. En France, la valeur économique de la pollinisation est estimée à 2,9 milliards d'euros par an (INRAE). Le déclin des pollinisateurs européens touche 172 espèces d'abeilles menacées et 37 % des syrphes.
Les agriculteurs sont les premiers affectés. En Californie, la location de ruches pour la pollinisation des amandiers a vu son prix multiplié par quatre en 20 ans, face à la pénurie d'abeilles. En France, les arboriculteurs du sud-est signalent des baisses de rendement de 15 à 20 % sur les vergers éloignés des zones semi-naturelles riches en pollinisateurs.
Le déclin des oiseaux insectivores
Le programme STOC (Suivi temporel des oiseaux communs) du MNHN montre que les oiseaux insectivores des milieux agricoles ont perdu 40 % de leurs effectifs en 30 ans en France. L'hirondelle rustique (-44 %), le martinet noir (-46 %) et la fauvette grisette (-55 %) sont parmi les plus touchés. La corrélation avec le déclin des insectes est documentée : moins d'insectes signifie moins de nourriture pour élever les poussins.
La décomposition et le recyclage des nutriments
Les insectes détritivores (coléoptères nécrophages, diptères, termites) assurent la décomposition de la matière organique et le recyclage des nutriments dans les sols. La fourmi, à elle seule, brasse plus de terre que les vers de terre dans les sols tropicaux. Le déclin de ces insectes ralentit les cycles biogéochimiques et réduit la fertilité naturelle des sols.
Les solutions : que peut-on faire ?
Transformer l'agriculture
L'agroécologie offre des alternatives documentées par l'INRAE : rotations diversifiées, réduction drastique des pesticides, maintien de zones refuges (haies, bandes enherbées, mares), lutte biologique par conservation (favoriser les auxiliaires naturels plutôt que les intrants chimiques). Les exploitations du réseau DEPHY montrent qu'une réduction de 40 % des pesticides est possible sans perte de rendement significative.
Restaurer les habitats
Le programme « Plantons des haies » du ministère de l'Agriculture vise la plantation de 7 000 km de haies par an. En 2025, environ 4 000 km ont été effectivement plantés, en deçà de l'objectif mais en forte hausse par rapport aux années précédentes. Chaque kilomètre de haie restauré recrée un corridor pour les insectes et leurs prédateurs.
Réduire la pollution lumineuse
L'arrêté de 2018 sur l'éclairage public impose l'extinction des illuminations de façades et vitrines entre 1 h et 7 h, mais son application reste partielle. Les communes qui éteignent l'éclairage public la nuit constatent un retour rapide des papillons nocturnes et des chauves-souris.
Soutenir la recherche
Le suivi à long terme des populations d'insectes souffre d'un déficit chronique de moyens. L'entomologie est une discipline en crise de vocation : la France ne forme plus qu'une dizaine de taxonomistes entomologistes par an. Renforcer les programmes de suivi (STELI, STERF, Vigie-Nature) et former une nouvelle génération de spécialistes est un préalable indispensable.
FAQ
Les insectes vont-ils disparaître complètement ?
Non. Certaines espèces généralistes et adaptables (mouches, moustiques, blattes) résistent bien et pourraient même bénéficier du réchauffement. Le problème est la perte de diversité fonctionnelle : quand les pollinisateurs spécialistes disparaissent, les généralistes ne compensent pas forcément les services rendus.
Les néonicotinoïdes sont-ils interdits en France ?
Oui, en plein champ, depuis 2018 au niveau européen. Les dérogations françaises pour les betteraves sucrières ont été invalidées par le Conseil constitutionnel en 2023. Mais d'autres insecticides (sulfoximines, pyréthrinoïdes) présentent des risques comparables et restent autorisés.
Mon jardin peut-il aider les insectes ?
Absolument. Un jardin sans pesticides, avec des plantes locales mellifères, un coin de prairie non tondue et un point d'eau, constitue un refuge efficace. L'Observatoire des jardins de France montre que les jardins privés hébergent collectivement plus de biodiversité entomologique que les réserves naturelles, à condition d'être gérés de manière écologique.
Sources
- Hallmann C. et al., « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », PLOS One, 2017
- van Klink R. et al., « Meta-analysis reveals declines in terrestrial but increases in freshwater insect abundances », Science, 2020
- MNHN, « Vigie-Nature — bilan des indicateurs insectes 2024 »
- INRAE, « Valeur économique de la pollinisation en France », étude, 2023
- ANPCEN, « Pollution lumineuse et insectes nocturnes — état des connaissances », 2024
- AFAC, « Les haies en France — état des lieux et perspectives », rapport 2024
- CNRS, « Décalages phénologiques et déclin des insectes — synthèse des travaux français », 2024



