Du 9 au 13 juin 2025, Nice a accueilli la troisième Conférence des Nations unies sur l'Océan (UNOC-3), co-organisée par la France et le Costa Rica. Résultat : plus de 170 États ont adopté les "Engagements de Nice pour l'océan", 800 engagements volontaires enregistrés, et le traité sur la haute mer (BBNJ) a franchi un seuil décisif vers son entrée en vigueur. Ce bilan est réel. Mais neuf mois après la conférence, il est légitime de demander : qu'est-ce qui a vraiment changé pour les océans ?
BBNJ : le traité sur la haute mer au bord de l'entrée en vigueur#
L'enjeu le plus concret de l'UNOC-3 était d'accélérer les ratifications du traité BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction), signé en 2023 après vingt ans de négociations. Ce texte crée le premier cadre juridique de protection de la haute mer, les 64 % des océans qui se trouvent au-delà des juridictions nationales et qui, jusqu'en 2023, n'avaient aucun statut de protection internationale.
Les chiffres de Nice : 50 ratifications déposées en plénière, avec 19 nouveaux États ayant ratifié pendant la semaine de conférence. Le seuil légal d'entrée en vigueur est fixé à 60. Il n'a pas été atteint à Nice, contrairement à ce que certaines communications officielles ont laissé entendre avec un peu d'enthousiasme. Ce qui s'est passé en réalité : la France a obtenu suffisamment de promesses de ratifications supplémentaires pour projeter l'entrée en vigueur d'ici la fin de l'Assemblée générale des Nations unies de septembre 2025, et donc dès 2026.
Une distinction qui a son importance. L'annonce "c'est gagné" entendue en clôture de conférence était diplomatiquement optimiste : une promesse de ratification n'est pas une ratification. Plusieurs États l'ont signé sans encore avoir terminé leurs processus parlementaires internes. Cela dit, le mouvement est irréversible. Le BBNJ entrera en vigueur. La question est seulement de quand et avec combien de parties.
Ce que le traité BBNJ implique concrètement#
Le BBNJ permet la création d'aires marines protégées (AMP) en haute mer, instaure des études d'impact environnemental obligatoires pour les activités menées dans ces zones, et encadre l'accès aux ressources génétiques marines. Il donne aussi aux États en développement un mécanisme de partage des bénéfices issus de l'exploitation de ces ressources, ce qui avait été un point de blocage majeur pendant deux décennies.
Ce dernier point est géopolitiquement structurant : sans lui, les pays du Sud global auraient peu d'intérêt à protéger une haute mer dont ils n'exploitent pas les ressources commerciales, et dont l'accès était jusqu'ici l'apanage des États disposant de flottes de recherche et d'industries biotechnologiques.
Plastique et océans : l'Appel de Nice comme levier diplomatique#
La pollution plastique dans les océans a occupé une place centrale dans l'agenda de Nice. Sous impulsion française, 96 États ont signé "l'Appel de Nice pour un traité ambitieux contre la pollution plastique", quelques semaines avant la reprise des négociations onusiennes à Genève en août 2025.
Cet appel n'a pas de valeur juridique contraignante. Sa valeur est politique : il constitue une liste publique d'États favorables à un traité incluant des objectifs de réduction de la production de plastiques vierges, et pas seulement des engagements de gestion des déchets. Une ligne de démarcation claire avec le bloc des pays producteurs de pétrole (Arabie saoudite, Russie, Iran) qui défendent le scénario inverse.
Le résultat à Genève en août 2025 a démontré les limites de ce levier : les négociations ont été ajournées sans accord, les mêmes points de blocage persistant malgré la dynamique de Nice. L'appel a consolidé une majorité, il n'a pas suffi à débloquer une minorité déterminée.
J'ai lu intégralement la déclaration finale de Nice sur ce sujet. Elle emploie un vocabulaire fort mais reste dans le registre des "engagements" plutôt que des "obligations". L'écart entre les deux est précisément là où se jouent les batailles diplomatiques sur l'environnement.
Carbone bleu et solutions fondées sur la nature#
Le carbone bleu, la séquestration carbone assurée par les écosystèmes marins côtiers (mangroves, herbiers marins, marais salants, récifs coralliens), a fait l'objet d'un traitement plus substantiel à Nice que lors des deux précédentes conférences onusiennes sur l'océan.
La déclaration finale de Nice engage les États à intégrer les solutions fondées sur la nature marine dans leurs Contributions Déterminées au niveau National (CDN) dans la perspective de la COP30 de Belém. Autrement dit, les écosystèmes marins côtiers doivent figurer dans les bilans carbone nationaux et les trajectoires de neutralité.
C'est techniquement et politiquement complexe. La quantification du carbone séquestré par les mangroves ou les herbiers dépend de méthodes de mesure encore en cours de standardisation. Et plusieurs États côtiers en développement manquent de capacités techniques pour réaliser ces inventaires.
La Coalition Ocean Rise & Coastal Resilience, lancée à Nice, vise à lever entre 100 et 175 milliards de dollars sur cinq ans pour la restauration et la protection des écosystèmes marins. Ces chiffres sont à rapporter à ce que les engagements de financement climatique international ont réellement produit par le passé : les 100 milliards annuels promis à Copenhague en 2009 n'ont été atteints qu'en 2022, avec plus d'une décennie de retard.
Ce qui reste fragile#
Le bilan de Nice est réel mais partiel. Plusieurs sujets ont soit été esquivés, soit n'ont pas abouti à des engagements contraignants.
La pêche en eaux profondes au chalut reste non réglementée en haute mer. Plusieurs propositions de moratoire ou de restrictions ont circulé avant la conférence. La déclaration finale ne les inclut pas. Ce n'est pas un oubli : c'est le résultat d'un arbitrage où plusieurs États membres n'ont pas voulu lier leur flotte de pêche industrielle à des contraintes nouvelles.
L'exploitation minière des fonds marins, en cours d'examen à l'Autorité internationale des fonds marins (AIFM), n'a pas été stoppée par Nice. La bataille juridique sur les fonds marins se poursuit dans d'autres instances. La conférence n'avait pas de mandat pour l'arbitrer, et c'est visible dans la déclaration finale : le sujet est mentionné prudemment, sans position tranchée.
Le financement reste le talon d'Achille de la diplomatie environnementale. Les 800 engagements volontaires enregistrés à Nice sont difficiles à évaluer : leur nature (financière, politique, de recherche, de communication) et leur caractère contraignant varient considérablement. Plusieurs ONG présentes à Nice ont signalé la présence de doubles comptages et d'engagements déjà pris avant la conférence, réannoncés pour l'occasion.
La question qui compte pour la suite#
L'UNOC-4 n'a pas encore de date ni de pays hôte confirmé. L'impulsion de Nice doit désormais se traduire en actes mesurables avant la prochaine conférence. Pour le BBNJ, les premières AMP de haute mer doivent être désignées une fois le traité en vigueur. Pour le plastique, une session de négociation aboutissant à un accord est attendue. Pour le carbone bleu, les méthodologies de mesure doivent être standardisées.
La séquence diplomatique de 2025 (Nice, puis Genève pour le plastique, puis Belém pour le climat) avait une logique d'ensemble. Les résultats sont mitigés : une avancée solide sur la haute mer, un statu quo sur le plastique. La biodiversité marine reste sous pression, et les océans continuent d'absorber environ 25 % du CO2 émis annuellement, au prix d'une acidification documentée et mesurable.
La conférence de Nice a montré ce qu'une diplomatie multilatérale bien préparée peut produire, quand la France engage son capital diplomatique et son réseau de façon coordonnée. Elle a aussi montré ses limites : on ne change pas des équilibres économiques globaux à coups de déclarations, même bien rédigées.
Sources#
- Ministère de la Mer - Bilan UNOC-3 - Bilan officiel français de la conférence
- ONU Info - Une vague d'engagements pour clore la conférence de Nice - 170 États, 800 engagements, Engagements de Nice
- Touteleurope.eu - UNOC-3 : traité haute mer, plastique, fonds marins - Résultats détaillés par thème
- The Conversation - Sommet Nice, résultats prometteurs mais essai à transformer - Analyse critique des résultats
- Ministère de la Transition écologique - UNOC-3, cap clair protection océan - Position et engagements français
- GoodPlanet Mag - UNOC 2025, promesses bleues - Analyse des limites et des suites concrètes



