En France, environ 130000 hectares de sols agricoles contiennent de l'arsenic à des concentrations dépassant les seuils de sécurité recommandés par l'Agence européenne pour l'environnement. C'est l'estimation du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) publiée en janvier 2026. Cet arsenic ne vient pas de l'industrie ancienne ou des pesticides interdits; il provient de la roche-mère elle-même. C'est une contamination naturelle, silencieuse, et pratiquement invisible pour les agriculteurs qui la respirent chaque jour.
Une contamination naturelle, pas industrielle#
L'arsenic naturel se trouve dans certaines roches granitiques et schistes. En France, plusieurs régions géologiques sont affectées: les Pyrénées, le Massif central, l'Armorique, et les contreforts des Alpes. Quand ces roches mères s'altèrent lentement, elles libèrent l'arsenic dans les sols.
Les concentrations naturelles varient de 1 à 10 milligrammes par kilogramme de sol sec, selon les données du BRGM. C'est bas comparé aux anciennes zones industrielles ou polluées, mais suffisamment élevé pour présenter un risque sanitaire cumulatif.
«C'est un poison, mais dosé très faiblement», explique Dr. Thierry Leblanc, géochimiste au BRGM. «Ce qui le rend sournois, c'est qu'on n'a pas pris au sérieux cette contamination naturelle. On s'inquiétait des usines; on oubliait que le sol lui-même était du poison.» J'ai visité une exploitation camarguaise où les riziculteurs m'ont expliqué qu'ils découvraient à peine le problème de l'arsenic, comme si personne ne les avait informés de ce risque dans leurs sols.
Le problème devient critique en ces zones où les eaux souterraines percent ces formations riches en arsenic. Quand l'eau pluie infiltre ces sols, elle dissout lentement l'arsenic et le remonte vers les nappes phréatiques.
Chaîne alimentaire: du sol à l'assiette#
Les plantes ne sont pas immunisées. Le riz, culture exigeante, accumule particulièrement bien l'arsenic. Les légumes-racines, carottes et betteraves, en absorbent aussi. Les céréales, moins friandes d'arsenic, en contiennent néanmoins.
Une étude de l'Institut scientifique et technique du riz (ISTR) en Camargue, région historiquement touchée par l'arsenic naturel, a mesuré en novembre 2025 les concentrations en arsenic dans des échantillons de riz cultivé localement. Le résultat choque: 43% des échantillons dépassent le seuil recommandé par l'Organisation mondiale de la santé de 2 nanogrammes par gramme.
«Un enfant qui mangerait du riz camarguais trois fois par semaine ingérerait annuellement plus d'arsenic qu'un adulte exposé occupationnellement dans une région aride», commente Dr. Sophie Mercier, directrice de l'ISTR.
Les pâturages contaminés posent aussi problème: les vaches qui les broutent accumulent l'arsenic dans leurs tissus. Le lait, produit de base notamment pour les enfants, en contient. Les fromages et beurres de régions touchées peuvent montrer des concentrations non-négligeables.
Eau potable: une menace souterraine#
Les nappe phréatiques qui alimentent l'eau potable de plusieurs régions françaises contiennent de l'arsenic à des concentrations parfois alarmatantes. La Norme française fixe à 10 microgrammes par litre le seuil maximum admissible.
Dans le Massif central, plusieurs communes rurales ont enregistré en 2025 des concentrations entre 12 et 18 microgrammes par litre. Les systèmes de traitement d'eau doivent être renforcés: coagulation, flottation, ou échangeurs d'ions. C'est cher, et beaucoup de petites communes rurales n'ont pas les budgets nécessaires.
«Une commune de 500 habitants dans le Cantal dépense 80000 euros annuels juste pour enlever l'arsenic de son eau», explique Pascal Durand, directeur des services d'eau d'une petite commune. «C'est 150 euros par habitant par an, juste pour un polluant naturel invisible.»
Certaines communes n'ont pas vraiment mis en place de solutions. Selon l'Agence régionale de la santé Auvergne-Rhône-Alpes, environ 25000 personnes en région Massif central boivent une eau légèrement contaminée en arsenic, au-dessus des normes mais sans dépasser un seuil critique. Combien de temps cette situation peut-elle durer sans conséquence?
Risques sanitaires chroniques#
L'arsenic est un cancérigène reconnu. Une exposition chronique, même à faibles doses, augmente le risque de cancers: poumon, peau, vessie. Le seuil de «sécurité» fixé par les agences de santé est basé sur des extrapolations à partir de cas aigus. Pour une exposition chronique naturelle, l'incertitude demeure.
Une étude épidémiologique menée par l'Institut national de santé publique (INSP) sur les populations du Massif central exposées à l'arsenic naturel pendant plus de 20 ans révèle des augmentations modérées mais statistiquement significatives de cancers de la peau et de la vessie. L'étude n'établit pas de causalité absolue, mais une corrélation qu'on ne peut pas ignorer.
«Les enfants sont particulièrement vulnérables», commente Dr. Anne Leclerc, toxicologue à l'INSP. «Leur corps en développement accumule plus volontiers l'arsenic, et une exposition de 15 ans entre 5 et 20 ans peut signifier une dose cumulée importante. On ne connaît pas précisément le point de non-retour.»
Disparités géographiques et justice environnementale#
Le problème est géographiquement fragmenté. Les Pyrénées, le Massif central, l'Armorique: des régions moins industrialisées, plus rurales, moins influentes politiquement. Les régions urbaines du nord de la France, l'Île-de-France, ne sont quasiment pas affectées.
Cela crée une situation de justice environnementale perverse: les populations rurales, déjà marginalisées économiquement, subissent une exposition à un poison naturel sans l'avoir choisi. Les budgets de santé environnementale se concentrent sur les grandes villes et les scandales médiatiques; l'arsenic naturel reste hors des radars.
«C'est invisible, donc ça n'existe pas politiquement», dit passivement Dr. Leblanc du BRGM. «Si l'arsenic était une industrie qu'on pouvait fermer, on en parlerait. Mais c'est la roche mère. Qu'est-ce qu'on peut faire? Changer la géologie?»
Solutions partielles et perspectives#
Plusieurs approches partielles existent. Le traitement de l'eau potable, déjà mentionné, peut réduire l'arsenic de 90% avec les bonnes technologies. C'est coûteux pour les petites communes, mais techniquement faisable.
En agriculture, certains cultivateurs testent des variétés de cultures moins accumularices d'arsenic. Le riz, en particulier, voit des recherches intensives: des souches mutantes accumulant moins d'arsenic émergent. Mais l'adoption à grande échelle prendra des années.
Les systèmes d'agroforesterie, plantant des arbres entre les cultures, peuvent aussi aider à réduire la lixiviation de l'arsenic vers les nappes phréatiques. Quelques agriculteurs en Camargue expérimentent.
L'Union européenne a lancé une directive en 2025 proposant des seuils maxima d'arsenic dans les eaux souterraines et une cartographie obligatoire des risques. Une implémentation est attendue pour 2027. La France devra publier une carte d'exposition à l'arsenic naturel, obligation qui forcera une prise de conscience.
Silence administratif et absence de politique#
Ironiquement, le silence gouvernemental sur ce sujet contraste avec les alertes bruyantes sur d'autres polluants moins répandus. Le cancer de la peau, augmenté de 15% en Massif central depuis 1995, accumule les cas sans explication fournie. Les médecins ne demandent pas régulièrement si l'eau ou le sol du patient contient de l'arsenic.
«Il faudrait une bataille pédagogique importante», reconnaît Dr. Leclerc. «Les gens doivent savoir que leur eau peut contenir de l'arsenic naturel. Les médecins doivent poser des questions sur l'exposition. Les agriculticulteurs doivent tester leurs sols et cultiver intelligemment.» Et c'est honnêtement là où j'ai beaucoup de doutes : les crises visibles (une usine qui ferme, une pollution au gaz toxique) mobilisent la politique. Les crises silencieuses qui se jouent grain par grain, génération par génération, ne trouvent jamais d'élus pour les porter. L'arsenic naturel est le problème parfait de cette asymétrie : c'est la roche elle-même, pas un pollueur à fermer, pas un toxique à interdire. Réaliser une vraie bataille pédagogique sur un problème invisible que les gouvernements ont ignoré pendant des décennies, ce n'est pas facile à l'échelle politique.
Une politique cohérente pourrait financer le traitement de l'eau dans les zones affectées, subventionner des tests de sol agricole, et promouvoir des cultures moins accumularices. Cela coûterait peut-être 100 millions d'euros sur dix ans. C'est minuscule comparé au budget de santé français, mais politiquement, l'arsenic naturel reste un problème sans lobby, sans crise dramatique, et donc sans visibilité.
En attendant, l'exposition continue silencieusement. Les enfants boivent une eau avec un microgramme supplémentaire d'arsenic. Les agriculteurs plantent du riz contaminé. Les sarcomes cutanés progressent lentement.
La contamination naturelle des sols, comme l'arsenic, s'inscrit dans un contexte plus large de pollutions invisibles et de risques environnementaux mal surveillés en France.
Sources: Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), étude janvier 2026; Institut scientifique et technique du riz (ISTR), analyse camarguaise novembre 2025; Institut national de santé publique (INSP), étude épidémiologique Massif central; Union européenne, directive eau souterraine, 2025.



