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Antarctique : "irréversible à l'échelle humaine" — ce que les glaciologues disent enfin

Par Jennifer D.

6 min de lecture
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Il y a quelques années, les glaciologues choisissaient encore leurs formulations avec précaution : « Probablement irréversible », « risque de déstabilisation », « dans certains scénarios ». En 2026, la prudence sémantique cède. Les publications scientifiques récentes emploient désormais des termes comme « irréversible à l'échelle humaine » — une expression qui, dans le vocabulaire calibré de la science, équivaut à une alarme franche.

Ce que les données montrent en 2026#

En août 2025, une étude publiée dans une revue à comité de lecture indiquait que la banquise antarctique fondait à une vitesse inédite et pourrait avoir franchi un point de bascule irréversible. Quelques mois plus tôt, en mai 2025, une analyse parue dans Communications Earth & Environment avançait que la limite de 1,5 °C de réchauffement était déjà trop élevée pour éviter ces points de bascule — et la montée de plusieurs mètres du niveau des mers qui en découlerait dans les prochains siècles.

Ces conclusions ne tombent pas du ciel. Elles s'inscrivent dans une accumulation de résultats convergents. L'Antarctique occidental concentre une quantité de glace qui pourrait, si elle fondait intégralement, faire monter le niveau des océans d'environ six mètres. Environ la moitié de ce volume est désormais considérée comme à risque d'effondrement irréversible.

Le mécanisme que les modèles du GIEC n'avaient pas intégré#

Le problème n'est pas seulement la fonte de surface. Une étude publiée en juin 2024 dans Nature Geoscience a mis en lumière un phénomène particulièrement préoccupant : l'eau de l'océan pourrait s'introduire de manière illimitée sous la calotte glaciaire par un processus de fonte incontrôlée. Ce mécanisme, appelé instabilité de la couche basale marine, avait été systématiquement sous-estimé — ou absent — dans les modèles utilisés par le GIEC pour ses rapports d'évaluation précédents.

Concrètement : les projections passées sur la montée des eaux étaient optimistes. Pas parce que les scientifiques manquaient de rigueur, mais parce que les modèles ne capturaient pas l'ampleur de ces processus de sous-érosion.

Le plateau de glace de l'Antarctique occidental pourrait atteindre son point de bascule avec un réchauffement océanique minimal — moins d'un degré de réchauffement de l'eau en contact avec la glace basale. Ce n'est pas un scénario extrême. C'est une fourchette basse.

Ce que "irréversible à l'échelle humaine" veut dire exactement#

La formulation mérite d'être décomposée. Irréversible ne signifie pas "immédiat". Les glaciologues parlent de processus qui, une fois enclenchés, ne peuvent être stoppés ou inversés dans le cadre temporel des sociétés humaines — quelques centaines à quelques milliers d'années. La glace ne disparaît pas en une génération. Mais les engagements physiques, eux, se prennent maintenant.

C'est précisément ce qui distingue ce type de point de bascule des autres : on ne verra pas les effets complets dans notre vie, mais les décisions prises dans les prochaines décennies déterminent l'ampleur de la montée des eaux que subiront les générations suivantes. Une logique similaire à celle des dettes publiques accumulées, mais dans un registre physique, sans possibilité de renégociation.

Dès 2050, selon des projections actuelles, un milliard d'habitants des zones côtières seront exposés à un risque accru. Les métropoles concernées incluent Miami, Shanghai, Dacca, Amsterdam, Alexandrie — et plusieurs villes françaises ultramarines.

Où en est le GIEC — et quand l'AR7 ?#

Le sixième rapport d'évaluation du GIEC (AR6) a été bouclé en 2022-2023. Il reconnaissait le risque des points de bascule antarctiques mais avec des incertitudes élevées. La recherche publiée depuis a réduit ces incertitudes — dans le mauvais sens.

Le septième cycle d'évaluation (AR7) est attendu pour 2029. Les scientifiques impliqués dans sa préparation ont déjà indiqué que les sections sur la cryosphère subiront des révisions significatives à la lumière des études de 2024-2026. L'AR7 devrait intégrer les mécanismes de fonte basale précédemment absents des modèles — ce qui implique des projections de montée des eaux révisées à la hausse.

En attendant, le vide entre ce que la science sait aujourd'hui et ce que les politiques publiques intègrent reste préoccupant. Les engagements climatiques actuels — même si tenus, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle — ne suffisent pas à éviter la déstabilisation partielle de l'Antarctique occidental.

Ce que les solutions apportent — et ce qu'elles ne peuvent plus faire#

Soyons clairs sur un point : certaines parties de l'Antarctique sont probablement engagées dans une trajectoire que le freinage immédiat des émissions ne peut plus inverser. Mais l'amplitude du problème, elle, reste décidable.

Chaque dixième de degré de réchauffement évité se traduit par une différence mesurable sur la vitesse de la fonte et l'amplitude de la montée des eaux sur les siècles à venir. La distinction entre moins 2 mètres et moins 5 mètres de montée marine à horizon 2300 n'est pas anodine pour les sociétés qui devront s'adapter.

C'est pourquoi les chercheurs continuent à marteler la même conclusion : la réduction rapide des émissions ne "sauve" pas l'Antarctique au sens où on pourrait l'entendre, mais elle réduit considérablement la facture laissée aux générations futures. La nuance est importante — et trop souvent perdue dans les deux directions opposées du discours public, entre le déni et le catastrophisme paralysant.

Les données satellite, croisées avec les modèles de dynamique des glaces, permettent désormais un suivi en quasi-temps réel. Ce qui change, c'est la capacité à quantifier avec une précision croissante ce qui était encore spéculatif il y a dix ans. La science ne dit pas "tout est perdu". Elle dit : voici ce que nous savons, voici ce que ça implique, voici la marge d'action qui reste.

Le message des glaciologues en 2026 n'est pas le désespoir. C'est l'urgence documentée.


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Sources#

JD

Jennifer D.

Journaliste d'investigation

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