Chaque arbre amazonien transpire mille litres d'eau par jour. La forêt dans son ensemble pompe 20 milliards de tonnes d'eau vers l'atmosphère chaque vingt-quatre heures, soit davantage que le débit du fleuve Amazone lui-même. Ces masses d'air humide forment des courants atmosphériques que les climatologues brésiliens ont baptisés "rios voadores" : les rivières volantes. Elles traversent le continent sud-américain, alimentent les précipitations jusqu'au centre de l'Argentine, irriguent des bassins agricoles qui nourrissent des centaines de millions de personnes. Et elles sont en train de disparaître.
Ce que les satellites voient depuis dix ans#
Le Programme de Surveillance de la Déforestation en Amazonie Brésilienne (PRODES) de l'INPE (Institut National de Recherches Spatiales brésilien) suit l'évolution du couvert forestier depuis les années 1980. Les données satellitaires publiées fin 2025 pour la période août 2024 - juillet 2025 montrent 5 796 km² déboisés, au plus bas depuis onze ans. Une quatrième baisse consécutive sous la présidence Lula.
Ces chiffres sont réels et représentent un progrès politique indéniable. Mais ils masquent deux réalités que les bulletins officiels soulignent rarement.
La première : la déforestation brute ne mesure pas la dégradation. Des forêts partiellement déboisées, brûlées, ou fragmentées par des routes restent comptabilisées comme "forêt" dans le système PRODES. Or les forêts dégradées ont des capacités d'évapotranspiration réduites. Les scientifiques estiment que jusqu'à 50 % du couvert forestier amazonien est aujourd'hui soit détruit soit dégradé, quand le seul chiffre de la déforestation brute en donne environ 20 %.
La deuxième réalité : en 2024, l'Amazonie a enregistré 136 512 foyers d'incendies jusqu'au 5 décembre, un niveau record proche de ceux de 2019-2020. La corrélation entre déforestation et incendie est documentée : une forêt intacte est trop humide pour brûler spontanément. Un front de déforestation assèche les lisières, qui deviennent inflammables.
La mécanique des rivières volantes, et ce qui la brise#
Le phénomène des rivières volantes a été théorisé dans les années 1990 par le climatologue brésilien Antônio Donato Nobre, puis progressivement confirmé par des décennies de mesures atmosphériques et satellitaires. Le mécanisme est le suivant.
La forêt amazonienne, par évapotranspiration, libère d'immenses quantités de vapeur d'eau. Cette vapeur forme des nuages qui se déplacent vers l'ouest sous l'effet des vents alizés, bute contre les Andes, et redescend vers le sud, alimentant les précipitations en Bolivie, au Paraguay, en Uruguay et dans le sud du Brésil. La région de São Paulo, la plus grande agglomération d'Amérique du Sud avec ses 22 millions d'habitants, dépend en partie de ces précipitations.
Les études publiées en 2025 ont précisé l'ampleur des perturbations. Une analyse portant sur quarante années de données climatiques, satellitaires et hydriques a établi que la déforestation est responsable de 74,5 % de la réduction des précipitations et de 16,5 % de l'augmentation des températures dans le biome amazonien pendant la saison sèche. Les pluies annuelles dans les zones les plus déforestées du sud de l'Amazonie ont chuté de 8 à 11 % sur plusieurs décennies.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. La sécheresse record de 2024 en Amazonie a laissé des rivières à des niveaux historiquement bas, bloqué la navigation, provoqué des pénuries d'eau potable dans des villes isolées, et tué des milliers de poissons et dauphins d'eau douce dont les carcasses ont été retrouvées sur les berges asséchées.
Le point de bascule : entre 20 et 25 %#
La question qui structure aujourd'hui le débat scientifique est celle du point de bascule : à partir de quelle fraction de déforestation le système amazonien devient-il incapable de se régénérer ?
La recherche publiée dans Science Advances (Lovejoy et Nobre, 2018) a positionné ce seuil entre 20 et 25 % du couvert forestier initial. En deçà, la forêt peut maintenir son cycle hydrologique par sa seule biomasse résiduelle. Au-delà, la perte d'humidité dépasse la capacité de récupération. La forêt se transforme progressivement en savane sèche, un processus qui se nourrit lui-même : moins d'arbres, moins d'eau, plus d'incendies, encore moins d'arbres.
La déforestation brute avoisine aujourd'hui 20 % du couvert forestier initial. Si l'on intègre la dégradation, certains chercheurs estiment que le système est déjà à la frontière du seuil critique, peut-être même au-delà dans les régions les plus touchées du sud et de l'est amazonien.
La trajectoire positive sous Lula est donc à replacer dans ce contexte : même en divisant par quatre la déforestation annuelle par rapport aux pics de 2019-2021, la forêt continue de reculer. Le problème n'est pas seulement la vitesse de destruction mais la trajectoire cumulée depuis des décennies.
Les données satellitaires comme outil politique : Global Forest Watch#
Global Forest Watch (GFW), plateforme gérée par le World Resources Institute avec des données satellitaires de la NASA et d'autres agences, est devenu un outil incontournable dans ce débat. Sa granularité permet de suivre la déforestation à l'échelle d'une parcelle, en temps quasi-réel.
Cette transparence a des effets concrets. Elle rend plus difficile pour les gouvernements de minimiser l'ampleur des destructions, comme le gouvernement Bolsonaro l'avait tenté en remettant en cause les données de l'INPE en 2019. Elle permet aux ONG et journalistes de documenter les destructions illégales sur des terres protégées. Et elle alimente les mécanismes de conditionnarité de certains accords commerciaux, comme le règlement européen sur la déforestation.
Mais GFW a aussi des limites. La résolution des données ne permet pas toujours de distinguer déforestation et dégradation partielle. Et la couverture nuageuse, fréquente en Amazonie, crée des zones d'ombre dans la surveillance. Les chiffres publiés sont des estimations robustes, pas des vérités absolues.
Ce que la COP30 de Belém a révélé#
La COP30, qui s'est tenue en novembre 2025 à Belém, au coeur de l'Amazonie brésilienne, s'est déroulée dans un contexte de tension maximale. Choisir Belém était un geste symbolique fort du président Lula : montrer que le Brésil s'engage et que la forêt est au centre de l'agenda climatique mondial.
Mais les engagements de déforestation zéro d'ici 2030 pris lors des COP précédentes restent fragiles. Le Brésil a progressé, mais d'autres pays de la région (Bolivie, Colombie sur certains fronts) n'ont pas suivi. Et même une déforestation nulle à partir de demain ne restaurerait pas les fonctions hydrologiques perdues des zones déjà détruites.
La question des "rivières volantes" et du cycle de l'eau illustre pourquoi la déforestation n'est pas seulement un enjeu de biodiversité ou de carbone. Elle affecte directement la production agricole, l'accès à l'eau potable et la fréquence des catastrophes climatiques pour des populations qui n'ont jamais mis le pied en Amazonie. C'est une question de sécurité alimentaire continentale, et les satellites le documentent désormais avec une précision que les dénégateurs ont du mal à contester.
Pour suivre les données sur la déforestation et les enjeux des forêts tropicales : Déforestation en Amazonie au plus bas depuis 2014, Déforestation 2026 : accélération malgré les engagements, Forêts tropicales et fonds de Belém, Puits de carbone terrestre : l'effondrement 2023-2025.
Sources#
- Sécheresse en Amazonie : l'impact ignoré de la déforestation - L'Energeek
- Rivières volantes d'Amazonie, un phénomène menacé - RTS
- Brésil : la déforestation a chuté de 11 % sur un an - France Info
- 74 % de la réduction des précipitations liée à la déforestation - Enerzine
- L''Amazonie : 136 000 incendies en 2024 - Tameteo



