La France possède le deuxième domaine maritime mondial, avec 10,2 millions de km² de Zone économique exclusive (ZEE), dont 97 % en outre-mer. Avec 33,4 % de ses eaux sous juridiction couvertes par des aires marines protégées (AMP), elle affiche l'un des taux les plus élevés parmi les grandes nations maritimes. Mais derrière ce chiffre flatteur se cache une réalité plus nuancée : la surface protégée ne dit rien de l'efficacité de la protection.
L'état des lieux : un réseau étendu mais hétérogène
En 2025, le réseau français d'AMP comprend 607 aires marines protégées, selon l'Office français de la biodiversité (OFB). Ces AMP couvrent 3,4 millions de km², soit 33,4 % de la ZEE française.
Les différents statuts de protection
Le réseau français d'AMP repose sur un empilement de statuts de protection, aux niveaux de contrainte très variables :
| Statut | Nombre | Surface (km²) | Niveau de protection |
|---|---|---|---|
| Parcs naturels marins | 9 | 165 000 | Faible à moyen |
| Réserves naturelles marines | 12 | 2 800 | Fort |
| Sites Natura 2000 en mer | 238 | 111 000 | Variable |
| Arrêtés de protection de biotope | 68 | 450 | Fort sur zone ciblée |
| Parc national marin (Calanques) | 1 | 435 (cœur marin) | Fort (cœur) à faible (aire d'adhésion) |
| Réserve naturelle nationale des TAAF | 1 | 1 662 766 | Fort (mais éloignement) |
| Autres | 278 | ~1 460 000 | Variable |
La réserve naturelle nationale des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), créée en 2006 et étendue en 2022, représente à elle seule près de la moitié de la surface totale des AMP françaises. Sans les TAAF, le taux de couverture tombe à environ 18 %.
La répartition géographique
Le déséquilibre entre métropole et outre-mer est frappant :
- Métropole : 24 % des eaux sous juridiction sont couvertes par des AMP, principalement en Méditerranée (Parc national des Calanques, sanctuaire Pelagos) et en Atlantique (parcs naturels marins d'Iroise, d'Arcachon, de l'estuaire de la Gironde)
- Outre-mer : les grandes réserves (TAAF, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Polynésie) concentrent l'essentiel de la surface. Le Parc naturel de la mer de Corail en Nouvelle-Calédonie (1,3 million de km²) est l'une des plus grandes AMP au monde
Le problème de la protection effective
Le chiffre de 33 % masque un problème structurel : la grande majorité des AMP françaises n'interdisent pas les activités extractives. Une AMP où l'on peut pêcher, naviguer et mouiller l'ancre n'est pas protégée au même titre qu'une réserve intégrale.
Les niveaux de protection réels
L'analyse de l'OFB et du Comité français de l'UICN (2023) distingue trois niveaux de protection effective :
- Protection forte (interdiction totale ou quasi-totale des activités extractives) : 4,3 % de la ZEE française
- Protection partielle (certaines activités restreintes mais pêche autorisée) : 12 %
- Protection faible (peu ou pas de contraintes supplémentaires par rapport au droit commun) : 17 %
La Stratégie nationale pour les aires protégées 2030 fixe un objectif de 10 % de protection forte. En 2025, la France en est à 4,3 %, soit moins de la moitié de l'objectif. Le traité en haute mer (BBNJ) pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, mais les négociations sur sa mise en œuvre concrète ne font que commencer.
Ce que disent les études scientifiques
Les méta-analyses publiées dans Nature et Science montrent que seules les AMP avec une protection intégrale ou forte produisent des résultats écologiques significatifs :
- Les réserves intégrales génèrent en moyenne une augmentation de 600 % de la biomasse de poissons par rapport aux zones non protégées
- Les AMP à protection partielle montrent une augmentation de seulement 50 à 100 %, souvent non significative statistiquement
- L'effet « réserve » (débordement de poissons vers les zones de pêche adjacentes) n'est mesurable qu'à partir d'un seuil de protection supérieur à 10 ans et sur des surfaces continues de plusieurs dizaines de km²
En France, les résultats de la réserve naturelle marine de Cerbère-Banyuls (Méditerranée), protégée depuis 1974, illustrent ce potentiel : la biomasse de mérou brun y est 10 fois supérieure à celle des zones non protégées adjacentes. Le retour du mérou en Méditerranée française est directement lié à ce type de protection forte.
Les parcs naturels marins : un modèle français
Les parcs naturels marins (PNM), créés par la loi de 2006 sur les parcs nationaux, constituent le dispositif le plus emblématique du réseau français. Neuf PNM sont opérationnels en 2025 :
- Iroise (Finistère, 2007) — 3 550 km²
- Mayotte (2010) — 68 381 km²
- Glorieuses (Îles Éparses, 2012) — 43 761 km²
- Golfe du Lion (2011) — 4 019 km²
- Bassin d'Arcachon (2014) — 420 km²
- Estuaire de la Gironde et mer des Pertuis (2015) — 6 500 km²
- Cap Corse et Agriate (2016) — 6 830 km²
- Martinique (2017) — 48 258 km²
- Normand-Breton (2023) — 17 940 km²
Les PNM reposent sur la concertation entre usagers (pêcheurs, plaisanciers, collectivités) et scientifiques, avec un conseil de gestion qui adopte un plan de gestion à 15 ans. Ce modèle participatif est salué pour son acceptabilité sociale mais critiqué pour sa faible contrainte réglementaire : les PNM ne peuvent pas interdire la pêche professionnelle sans l'accord des représentants des pêcheurs au conseil de gestion.
Les défis spécifiques de l'outre-mer
L'outre-mer français abrite 80 % de la biodiversité marine nationale, avec des écosystèmes exceptionnels : récifs coralliens, mangroves, herbiers, monts sous-marins. Mais les moyens de surveillance et de gestion sont souvent insuffisants.
Le cas de Mayotte
Le PNM de Mayotte, l'un des plus anciens d'outre-mer, protège l'un des plus grands lagons fermés au monde (1 500 km²). Mais la pression démographique, la pêche illégale et les rejets d'eaux usées non traitées dégradent le lagon. Le blanchissement corallien de 2024, qui a touché 60 % des coraux du lagon, a rappelé l'urgence d'une gestion renforcée.
La Nouvelle-Calédonie
Le parc naturel de la mer de Corail, créé en 2014, couvre 1,3 million de km² mais dispose d'un budget de gestion de seulement 2 millions d'euros par an — soit 1,5 euro par km² protégé. À titre de comparaison, la Grande Barrière de corail australienne bénéficie de 200 millions de dollars australiens par an pour 344 000 km², soit 580 dollars par km².
Vers une protection plus ambitieuse ?
La Stratégie nationale pour les aires protégées (SNAP) 2030, adoptée en janvier 2021, fixe des objectifs ambitieux :
- 30 % de protection des espaces terrestres et marins (objectif déjà atteint en mer, pas en protection forte)
- 10 % de protection forte (objectif loin d'être atteint en mer : 4,3 %)
- Réseau cohérent : connectivité écologique entre AMP, couverture des écosystèmes sous-représentés
Pour atteindre les 10 %, l'OFB estime qu'il faudrait classer environ 600 000 km² supplémentaires en protection forte. Les candidats identifiés incluent des extensions de réserves existantes, de nouvelles zones en haute mer (rendu possible par le traité BBNJ) et le renforcement du niveau de protection dans les PNM existants.
Le financement reste le point faible. Le budget total de l'État pour la gestion des AMP est d'environ 100 millions d'euros par an, un montant jugé « nettement insuffisant » par la Cour des comptes dans son rapport de 2024 sur la politique maritime.
FAQ
Peut-on pêcher dans une aire marine protégée ?
Ça dépend du statut. Dans les réserves intégrales (moins de 2 % des AMP françaises), toute activité extractive est interdite. Dans les parcs naturels marins et les sites Natura 2000, la pêche professionnelle et de loisir est généralement autorisée, parfois avec des restrictions (zones de non-prélèvement, périodes de fermeture, engins interdits).
Les AMP profitent-elles aux pêcheurs ?
Oui, quand la protection est suffisante et durable. L'effet de « débordement » (spillover) — les poissons qui se reproduisent dans la réserve et migrent vers les zones de pêche adjacentes — est documenté scientifiquement. À Cerbère-Banyuls, les captures de pêcheurs artisanaux dans un rayon d'un kilomètre autour de la réserve sont supérieures de 25 % à celles des zones plus éloignées.
Comment la France se situe-t-elle par rapport à ses voisins européens ?
En surface protégée brute, la France est en tête grâce à l'outre-mer. En protection forte, elle est en retard : l'Espagne protège fortement 12 % de ses eaux méditerranéennes, et le Royaume-Uni a créé d'immenses réserves intégrales autour de ses territoires d'outre-mer (Chagos, Pitcairn, Géorgie du Sud).
Sources
- OFB, « Tableau de bord des aires marines protégées françaises — édition 2025 »
- Comité français de l'UICN, « Évaluation de l'efficacité de la gestion des AMP françaises », rapport 2023
- Ministère de la Transition écologique, « Stratégie nationale pour les aires protégées 2030 », 2021
- Cour des comptes, « Les aires marines protégées : bilan et perspectives de la politique française », rapport thématique, 2024
- Lester S. et al., « Biological effects within no-take marine reserves: a global synthesis », Marine Ecology Progress Series, 2009
- Edgar G. et al., « Global conservation outcomes depend on marine protected areas with five key features », Nature, 2014



