Accord de Paris : 10 ans après, le monde est-il sur la bonne trajectoire ?

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Le 12 décembre 2015, 195 pays adoptaient l'Accord de Paris dans un élan d'euphorie diplomatique. L'objectif : limiter le réchauffement climatique « nettement en dessous de 2 °C » par rapport à l'ère préindustrielle, avec l'ambition de ne pas dépasser 1,5 °C. Dix ans plus tard, la température mondiale a déjà franchi la barre symbolique des 1,5 °C en moyenne annuelle (2024 : +1,55 °C selon le service Copernicus). Et la trajectoire actuelle, si les engagements des États sont tenus, pointe vers un réchauffement de 2,6 à 2,8 °C d'ici 2100.

Ce que prévoit l'Accord de Paris

L'Accord de Paris repose sur trois piliers :

1. Les contributions déterminées au niveau national (NDC)

Chaque pays signataire soumet ses propres objectifs de réduction des émissions (NDC), révisés tous les cinq ans avec une obligation de progression (« cliquet »). L'accord ne fixe pas d'objectifs contraignants par pays, mais un cadre commun et un mécanisme de transparence.

2. Le bilan mondial (Global Stocktake)

Tous les cinq ans, un bilan mondial évalue la progression collective. Le premier Global Stocktake, achevé à la COP28 de Dubaï en décembre 2023, a conclu que le monde n'est « pas sur la bonne trajectoire » pour atteindre les objectifs de l'accord. Il a appelé pour la première fois à une « transition hors des combustibles fossiles ».

3. Le financement climatique

Les pays développés se sont engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an pour aider les pays en développement. Cet objectif a été atteint pour la première fois en 2022, avec deux ans de retard. À la COP29 de Bakou (2024), un nouvel objectif de 300 milliards par an d'ici 2035 a été adopté, mais les pays en développement le jugent très en deçà des besoins réels (estimés à 1 000 milliards par an par le groupe des 77).

Le bilan : les chiffres qui comptent

Les émissions mondiales

Les émissions mondiales de CO2 liées à l'énergie ont atteint un record de 37,4 milliards de tonnes en 2024, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE). C'est 6 % de plus qu'en 2015, l'année de l'Accord de Paris.

La courbe commence toutefois à s'infléchir dans certaines régions :

RégionÉmissions 2024 (Gt CO2)Variation vs 2015
Chine12,6+12 %
États-Unis4,7-8 %
Union européenne2,5-18 %
Inde3,0+28 %
Reste du monde14,6+10 %
Total mondial37,4+6 %

L'UE est la seule grande zone à avoir significativement réduit ses émissions, grâce au déploiement des renouvelables et à la sortie partielle du charbon. Le Green Deal européen porte cette dynamique. Mais l'Europe ne représente que 6,7 % des émissions mondiales : ses efforts sont nécessaires mais insuffisants sans action comparable de la Chine (34 %), des États-Unis (12,5 %) et de l'Inde (8 %).

La trajectoire des NDC

Le PNUE (Programme des Nations unies pour l'environnement) publie chaque année un « Emissions Gap Report » qui mesure l'écart entre les engagements et l'objectif. L'édition 2025 est accablante :

  • Si les politiques actuelles sont maintenues sans changement : +3,1 °C en 2100
  • Si les NDC conditionnelles sont pleinement mises en œuvre : +2,6 °C
  • Si les NDC inconditionnelles sont pleinement mises en œuvre : +2,8 °C
  • Pour rester sous 1,5 °C : les émissions doivent baisser de 42 % d'ici 2030 par rapport à 2019

L'écart entre la trajectoire actuelle et l'objectif de 1,5 °C est de 20 à 23 milliards de tonnes de CO2 équivalent par an — un gouffre que rien ne semble pouvoir combler en 5 ans.

Le réchauffement déjà observé

La température moyenne mondiale a atteint +1,55 °C par rapport à la période 1850-1900 en 2024. L'année 2024 est la plus chaude jamais enregistrée, dépassant le record de 2023. Le service Copernicus souligne que la variabilité naturelle (El Niño) a contribué au pic, mais que la tendance de fond est « sans ambiguïté d'origine anthropique ».

En France, le réchauffement est plus rapide que la moyenne mondiale : +1,7 °C en métropole. Les conséquences sont déjà visibles : canicules à répétition, sécheresses, fonte accélérée des glaciers alpins, montée du niveau de la mer.

Les avancées réelles

Malgré l'écart persistant, l'Accord de Paris a enclenché des dynamiques qui auraient été impensables sans lui.

L'essor des renouvelables

La capacité mondiale d'énergie renouvelable a triplé entre 2015 et 2025, atteignant 4 800 GW. Le solaire est devenu la source d'électricité la moins chère dans la plupart des régions du monde. En 2024, pour la première fois, les renouvelables ont produit plus d'électricité que le charbon au niveau mondial. En France, les énergies renouvelables poursuivent leur progression.

Le recul du charbon

78 pays se sont engagés à sortir du charbon dans le cadre de la Powering Past Coal Alliance. L'UE, le Royaume-Uni, le Canada et la Corée du Sud ont adopté des dates de sortie. Mais les trois plus gros consommateurs (Chine, Inde, États-Unis) n'ont pas pris d'engagement de sortie, et la Chine a approuvé de nouvelles centrales à charbon en 2024.

La mobilisation financière

Les investissements mondiaux dans la transition énergétique ont atteint 1 800 milliards de dollars en 2024, selon BloombergNEF. C'est deux fois plus que les investissements dans les énergies fossiles pour la première fois. Le basculement est en cours, même s'il est trop lent pour l'objectif de 1,5 °C.

Le cadre juridique

L'Accord de Paris a inspiré une vague de contentieux climatiques. En 2025, plus de 2 300 affaires climatiques ont été déposées dans 50 pays. Les décisions les plus marquantes : l'arrêt « Urgenda » aux Pays-Bas (2019), l'affaire « L'Affaire du Siècle » en France (2021, État condamné pour inaction climatique), et l'avis consultatif de la Cour internationale de justice (2025) sur les obligations climatiques des États.

Les échecs et les obstacles

Le retrait des États-Unis (bis repetita)

Le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, annoncé par Donald Trump en janvier 2025 et effectif en janvier 2026, prive l'accord de son deuxième plus grand émetteur. C'est le second retrait américain après celui de 2017-2021. Notre analyse du retrait américain et de son impact détaille les conséquences diplomatiques et climatiques.

L'insuffisance des NDC

La plupart des NDC sont jugées insuffisantes par le Climate Action Tracker. Seuls 6 pays sur 195 ont des engagements compatibles avec l'objectif de 1,5 °C (dont le Costa Rica, la Gambie et le Népal). Les grandes économies (Chine, États-Unis, Inde, Russie, Japon) ont des engagements « insuffisants » ou « très insuffisants ».

Le fossé du financement

Les 100 milliards de dollars par an promis aux pays en développement sont arrivés avec retard et sous forme essentiellement de prêts (70 %), pas de dons. Les pays les plus vulnérables au changement climatique (petits États insulaires, pays d'Afrique subsaharienne) dénoncent une « dette climatique » impayée. Le nouveau cadre de 300 milliards par an adopté à Bakou ne satisfait pas leurs demandes.

Les énergies fossiles toujours subventionnées

Les subventions mondiales aux énergies fossiles ont atteint 7 000 milliards de dollars en 2023 (FMI, incluant les externalités non compensées), soit 7,2 % du PIB mondial. Cette aberration économique continue de fausser les signaux prix et de freiner la transition énergétique.

La COP30 de Belém : l'heure de vérité ?

La COP30, tenue à Belém en 2025, devait être le moment de vérité : les pays devaient soumettre leurs NDC révisées avec des objectifs plus ambitieux. Le bilan est mitigé. Le « paquet climatique de Belém » inclut un engagement sur le triplement des renouvelables et le doublement de l'efficacité énergétique d'ici 2030, mais sans mécanisme contraignant.

La prochaine étape clé est la COP31 (2026), où les pays doivent soumettre des plans de long terme (2050) intégrant les recommandations du premier Global Stocktake.

FAQ

L'objectif de 1,5 °C est-il encore atteignable ?

Techniquement, oui — mais politiquement et économiquement, c'est extrêmement improbable. Il faudrait réduire les émissions mondiales de 42 % d'ici 2030, ce qui supposerait une transformation sans précédent de tous les secteurs économiques en 5 ans. La plupart des climatologues estiment que le dépassement temporaire des 1,5 °C est désormais inévitable, et que l'objectif réaliste est de limiter ce dépassement et de viser un retour sous 1,5 °C dans la seconde moitié du siècle.

L'Accord de Paris est-il juridiquement contraignant ?

Oui et non. L'accord lui-même est un traité international contraignant (ratifié par 195 pays), mais les NDC ne le sont pas : chaque pays fixe librement ses objectifs et il n'existe pas de sanctions en cas de non-respect. La contrainte est « douce » : transparence, revue par les pairs, pression diplomatique. C'est la principale faiblesse structurelle de l'accord.

Que se passe-t-il si le monde dépasse 2 °C ?

Au-delà de 2 °C, le GIEC identifie des risques de franchissement de « points de bascule » irréversibles : fonte complète de la calotte groenlandaise (7 mètres de montée des eaux à terme), effondrement de la circulation thermohaline atlantique (AMOC), dépérissement de la forêt amazonienne, dégel massif du permafrost. Ces scénarios ne sont pas apocalyptiques au sens immédiat, mais ils engagent des processus irréversibles sur des siècles.

Sources

  • UNFCCC, « Paris Agreement — 10th anniversary assessment », décembre 2025
  • PNUE, « Emissions Gap Report 2025 », novembre 2025
  • AIE, « Global Energy Review 2025 — CO2 emissions »
  • Copernicus Climate Change Service, « Global Climate Highlights 2024 »
  • Climate Action Tracker, « NDC assessment — updated October 2025 »
  • BloombergNEF, « Energy Transition Investment Trends 2025 »
  • FMI, « Fossil Fuel Subsidies — global update 2024 »
  • Haut Conseil pour le climat, « La France dans le contexte international — rapport 2025 »
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